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Marcel Proust

La Mort à Venise de Thomas Mann (1912)

Publié le 27 Février 2009 in Regards sur une oeuvre

Naguère, je ne lisais pas. Je n'en avais pas besoin. J'étais serein.


L'envie de lire s'est emparée de moi assez tardivement, lorsque ma sexualité ambiguë et déstabilisante m'a poussé dans mes derniers retranchements. Sur conseil d'une de mes anciennes professeures de latin, j'ai commencé à lire des romans qui avaient trait à l'homosexualité ; sujet qui accaparait alors toutes mes journées et toutes mes nuits. Il m'était agréable de parcourir les lignes de livres qui décrivaient ce que moi-même j'avais pu vivre ou ressentir. Je me sentais moins seul et réalisais, au fond, que je traversais une période, certes difficile, mais qui n'en demeurait pas moins banale dans la vie de tout jeune homosexuel. Parmi ces livres - tous écrits par des écrivains germanophones ce qui explique sans doute mon amour invétéré pour la langue allemande, cette langue qui m'a sauvé la vie -, il en est un qui a attiré mon attention plus que les autres pour la simple et bonne raison que je n'en avais jamais entendu parler auparavant. Je connaissais seulement l'écrivain, savait qu'il était allemand et que son style littéraire n'était pas réputé pour être des plus simples et des plus dépouillés. L'intitulé du roman, alléchant, invitait au voyage dans une ville géographiquement proche de la France, mais temporellement très éloignée, tellement cette cité semble être restée figée dans une période rêvée au cours de laquelle tout n'aurait été qu'amour et joie et non point ce terrible triptyque qu'est bassesse, hypocrisie et affrontement qui décrivait si bien la société française, alors en quête de nouvelles perspectives d'avenir. Il est facilement compréhensible qu'un désir irrépressible de lire pour s'évader s'est forgé en mon être intérieur eu égard aux circonstances nationales, en plus de mon attrait à proprement parler pour le thème du livre. Je me lançais en conséquence à corps perdu dans cette lecture qui annonçait triomphalement l'ultime étape, mettant ainsi un point final au vieil adage « Voir Venise et mourir ».


Je lisais La Mort à Venise de Thomas Mann.


Peut-être ne me croirez-vous pas, mais cette lecture m'a laissé plutôt indifférent, à tel point que je ne me souvenais plus de l'histoire si ce n'est, bien entendu, de sa trame homosexuelle qui, il faut l'avouer, ne constitue qu'un des nombreux aspects qu'aborde l'écrivain dans son roman. Il a fallu, animé par le sentiment d'être passé à côté d'un grand roman complexe à propos duquel d'aucuns ne tarissent pas d'éloges, que je relise récemment ce livre majeur de Thomas Mann pour comprendre que c'était un vrai chef-d'œuvre de la littérature allemande.

 


Par un après-midi de printemps de l'année 1911, le grand romancier allemand Gustav von Aschenbach, veuf, se promène à travers l'Englischer Garten, le principal parc de Munich, à la recherche de calme et d'inspiration. Mais, un orage met précipitamment un terme à sa tranquille promenade. Il se rend alors à la station de tramway la plus proche afin de regagner son domicile au plus vite.

Tandis qu'il attend le tramway, son attention se porte sur un homme roux, de taille moyenne qui, si l'on en juge par son sac-à-dos de type montagnard, serait bavarois, mais qui pourrait tout aussi bien être un étranger comme le suggère son chapeau de Manille. Quoi qu'il en soit, qu'il soit étranger ou non, sa touche exotique ravive chez Gustav von Aschenbach un ardent désir de voyager. Cela fait longtemps qu'il n'avait éprouvé une telle sensation. Oui, il a besoin de partir.

Entre fougue maternelle et rigueur paternelle, Gustav von Aschenbach, auteur de l'épique Frédéric le Grand et du moralisateur Un Misérable, en passant par la fresque romancière Maïa et par le passionnant essai Art et Esprit, se donne tout à son travail et suit une discipline de fer. Pour preuve, « à cinquante, à quarante ans et même plus jeune, à un âge où d'autres se gaspillent, dissipent l'enthousiasme, remettent tranquillement l'exécution de grands projets », ce génie littéraire, applaudi, et par le grand public, et par les fins connaisseurs, « se levait de bonne heure, s'aspergeait le torse d'eau froide et devant son manuscrit encadré de deux grandes bougies de cire dans des chandeliers d'argent, il offrait à l'art, d'un cœur fervent et consciencieux, le sacrifice des forces amassées durant le sommeil. » Son talent, reconnu par tous, dont l'origine tient en ceci que l'écrivain a su lier à sa propre vie celle de sa génération et a su éviter de faire l'éloge des abîmes pour rendre ses lettres de noblesse à la morale (même s'il avoue puiser son inspiration dans le vice), ne semble connaître qu'une seule limite : sa santé fragile qui le mine et ce d'autant plus qu'il travaille beaucoup pour donner le meilleur de lui-même à ses nombreux lecteurs. Aussi, mérite-t-il bien de partir et de prendre quelques semaines de vacances dans une destination exotique qui lui assurerait repos et dépaysement.

Il fait le choix de partir à l'île de Pola, une petite île de l'Adriatique, située au large des côtes italiennes. Toutefois, il se rend très rapidement compte que cette île ne correspond en rien à ses attentes. Son hôtel n'est pas cosmopolite, le climat insulaire est maussade et trop lourd, les habitants trop arriérés. C'est alors qu'il songe à gagner une autre destination. « Il étudiait l'horaire des bateaux, il interrogeait l'horizon, et tout d'un coup - comment n'y avait-il pas pensé plus tôt ? - il vit où il fallait aller. Où va-t-on quand on veut du jour au lendemain échapper à l'ordinaire, trouver l'incomparable, la fabuleuse merveille ? Il le savait. Que faisait-il ici ? Il s'était trompé. C'est là-bas qu'il avait voulu aller. » Quinze jours après son arrivée sur l'île, Gustav von Aschenbach s'embarque pour Venise.

 

Le voilà de retour dans la cité des Doges qu'il apprécie encore plus qu'à l'accoutumée puisqu' « arriver à Venise par le chemin de fer, c'est entrer dans un palais par la porte de derrière ; il ne faut pas approcher l'invraisemblable cité autrement que comme lui, en bateau, par le large. » A peine descendu de bateau, il s'assoit à bord d'une gondole « d'un noir tout particulier comme on n'en voit qu'aux cercueils » et qui « rappelle les silencieuses et criminelles aventures de nuits où l'on n'entend que le clapotis des eaux » et « suggère l'idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d'évènements funèbres, d'un suprême muet voyage. » Puis, il prend le vaporetto pour atteindre son hôtel. Peu avant le dîner, il s'installe dans le hall pour observer les clients de l'hôtel qui viennent des quatre coins du monde. Parmi ce flot de nationalités, il repère assez vite une famille d'origine polonaise et notamment un jeune homme âgé de quatorze ans, supposé maladif, qui l'impressionne par son extrême beauté. « Celui-ci était d'une si parfaite beauté qu'Aschenbach en fut confondu. La pâleur, la grâce sévère de son visage encadré de boucles blondes comme le miel, son nez droit, une bouche aimable, une gravité charmante et quasi divine, tout cela faisait songer à la statuaire grecque de la grande époque, et malgré leur perfection formelle les traits avaient un charme si personnel, si unique, qu'Aschenbach ne se souvenait d'avoir vu ni dans la nature ni dans les beaux-arts une si parfaite réussite. » La vie de Gustav von Aschenbach prend un tournant décisif suite à cette rencontre avec le bel adolescent.

Mais, la beauté du jeune polonais ne peut lui faire oublier l'odeur fétide des lagunes. Il a déjà dû quitter précipitamment Venise par le passé à cause de son climat difficile qui ne convient pas un homme valétudinaire comme lui. Il s'interroge pour savoir s'il ne serait pas plus judicieux de quitter la ville. C'est alors qu'il voit de nouveau le beau jeune homme. Il comprend qu'il ne peut partir et le laisser derrière lui. Il prend la décision de rester vu que c'est un plaisir, à chaque fois renouvelé, de scruter la grâce de cet « Adgio » ou « Adgiou », comme l'appelle ses amis lorsqu'il joue sur la plage. Gustav von Aschenbach déduit d'ailleurs, de ces sons impromptus qu'il entend sur la grève, que le jeune Polonais doit s'appeler en fait Tadzio, prononcé « Tadziou ». Tous les jours, Tadzio, ce « dieu au visage ardent », se meut entre mer et sable, sous le regard émerveillé du vieil écrivain allemand. Ce dernier, pourtant, veut partir. Le temps vénitien est décidemment trop dur pour lui et il lui semble impossible de s'y acclimater. Gustav von Aschenbach fait, à son grand désarroi, ses préparatifs de départ et, dans le même temps, ses adieux définitifs à l'éblouissante Venise. Le sort, lui, en décide autrement. Une erreur d'aiguillage de ses bagages lui sert, en effet, de prétexte pour rester encore un peu à Venise. Il se sent heureux et découvre pourquoi il lui était si difficile de partir malgré l'amertume du climat. « Il sentit ce banal souhait de bienvenue s'effondrer dans le silence devant la révélation de son cœur, il sentit le feu de ses veines, la joie et la souffrance de son âme et comprit que c'était Tadzio qui lui avait rendu le départ si dur. »

Il prolonge donc son séjour à Venise. Les journées se suivent et se ressemblent toutes. Il ne se lasse pas de regarder le charmant Tadzio, espérant, en bon élève de Platon, puiser dans l'extrême beauté du jeune homme une source d'inspiration pour son art. Intrigué par ce vieux touriste allemand, Tadzio lui jette, à son tour, des regards furtifs sans jamais lui adresser la parole. Ainsi, ils se regardent l'un l'autre comme deux vierges effarouchées, voire se sourient mutuellement. Gustav von Aschenbach en arrive à formuler pour lui-même ce qu'il éprouve pour le jeune Tadzio. « Il soupira la formule immuable du désir...impossible en ce cas, absurde, abjecte, ridicule, sainte malgré tout, et vénérable même ainsi : Je t'aime ! » L'écrivain suit partout le jeune Tadzio, se rendant même à la basilique Saint-Marc le dimanche matin pour prier à quelques mètres du divin jeune homme. La passion est très souvent le pendant de l'amour naissant. Cependant, Gustav von Aschenbach n'est pas aussi heureux qu'on pourrait le penser. S'il aime à justifier son amour pour le jeune Tadzio en le comparant à celui, noble, que les pédérastes de la Grèce antique éprouvaient pour leurs aimés, il se sent parfois honteux et indignes vis-à-vis de ses propres ancêtres qui auraient, sans aucun doute, réprouvé ce genre d'amour.

Au cours de sa quatrième semaine de villégiature, une « odeur pharmaceutique douceâtre, évoquant la misère, les plaies et une hygiène suspecte » fait frissonner les narines de Gustav von Aschenbach. Il lui faut peu de temps pour comprendre ce qui se passe. Après avoir lu quelques articles dans la presse allemande et avoir parlé à plusieurs Vénitiens, il a la certitude qu'une épidémie de choléra s'abat sur la cité des lagunes. Les autorités font tout pour cacher aux touristes fortunés les raisons qui les ont amenées à désinfecter la ville. Elles ne veulent pas qu'ils soient pris de panique et d'affolement. Aschenbach est l'un des rares étrangers qui a percé le mystère que Venise ne veut voire en aucune manière dévoiler. Téméraire, il ne semble pas avoir peur de l'épidémie. Il ne veut pas partir, il ne veut pas abandonner Tadzio ce qui ne l'empêche pas pour autant de désirer prévenir la famille polonaise du danger qu'elle encoure si elle reste plus longtemps dans cette ville en proie au choléra. Mais, il renonce à ce projet. Il préfère que Tadzio reste près de lui et ainsi il peut continuer à l'observer à sa guise, même si les parents de Tadzio semblent voir clair dans son manège et, par conséquent, se méfient de plus en plus de lui.

Quelques jours plus tard, Gustav von Aschenbach, souffrant, apprend que le départ de la famille polonaise - et donc de Tadzio - est imminent. Il se rend sur la plage et s'allonge dans sa chaise longue pour admirer une ultime fois son jeune aimé. Tadzio, suite à une querelle, s'éloigne de son groupe d'amis et se dirige vers le large. Arrivé sur un banc de sable au milieu des flots, il se tourne vers l'écrivain qui semble percevoir un sourire sur les lèvres de ce jeune Eros et même une invitation à le rejoindre là-bas, dans l'immensité de la mer.

« Quelques minutes s'écoulèrent avant que l'on accourût au secours du poète dont le corps s'était affaissé sur le bord de la chaise. On le monta dans sa chambre. Et le jour même la nouvelle de sa mort se répandit par le monde où elle fut accueillie avec une déférente émotion. »

 


Thomas Mann nous offre, avec La Mort à Venise, un roman autobiographique d'une très grande qualité.

Le personnage principal qui, comme Thomas Mann, cela ne vous aura pas échappé, est un grand écrivain allemand au sommet de sa gloire, porte un nom qui n'est pas dû au hasard. Le nom Aschenbach met en exergue les deux faces de la personnalité artistique de Thomas Mann. D'un côté, Aschen, les cendres en allemand, peuvent rappeler la rigueur que Thomas Mann a héritée de son père allemand, et, de l'autre, Bach, le petit court d'eau, peut renvoyer au génie créatif qu'il doit à sa mère brésilienne. Cette opposition entre feu et eau, entre ténèbres et vie, fait également référence à l'œuvre littéraire même du grand écrivain allemand qui tente, à travers certains de ses romans, d'expliquer la vie et ses drames par la compréhension du mal. Et, il est évident que les quelque livres qui ont fait la gloire d'Aschenbach ont chacun un lien avec un livre écrit par Thomas Mann. Il n'y a qu'à considérer, par exemple, le roman historique intitulé Frédéric Le Grand qui n'est rien d'autre qu'un clin d'œil à celui rédigé par Thomas Mann Frédéric le Grand et la Grande coalition en 1915, à l'état de projet au moment de la rédaction de la Mort à Venise. Maïa, roman-clé de l'œuvre d'Aschenbach, est le titre d'une nouvelle que Thomas Mann a rédigée en 1901 mettant en scène le meurtre d'un musicien par une femme adultère et jalouse. Cette nouvelle a été reprise par l'écrivain près de quarante ans plus tard pour alimenter l'un des chapitres de son Docteur Faustus.

Les similitudes entre l'écrivain et son personnage sont donc très grandes, à tel point qu'il est difficile de faire la part entre ce que l'écrivain invente et ce qu'il a réellement vécu.

Une chose est sûre toutefois : il n'est pas né du fruit de l'imagination de Thomas Mann de faire voyager son personnage à Venise en 1911 et de lui faire rencontrer le beau Tadzio puisque ces deux faits font partie intégrante de la vie de Thomas Mann. Ce grand écrivain s'est effectivement rendu en 1911 à Venise (avec sa femme et non pas seul) et il y a rencontré un bel adolescent polonais. Une question vous taraude certainement : comment diable sait-on que Thomas Mann a été ébloui par la beauté et la grâce d'un jeune homme polonais en 1911 à Venise ? En 1951, Thomas Mann a affirmé, lors d'une rencontre avec le réalisateur italien Luchino Visconti (à qui l'on doit la célèbre adaptation filmographique du roman) que "rien n'est inventé, le voyageur dans le cimetière de Munich, le sombre bateau pour venir de l'Île de Pola, le vieux dandy, le gondolier suspect, Tadzio et sa famille, le départ manqué à cause des bagages égarés, le choléra, l'employé du bureau de voyages qui avoua la vérité, le saltimbanque méchant, que sais-je... Tout était vrai..." ce que sa femme, Katia Mann, confirme dans ses mémoires Thomas Mann - Souvenirs à bâtons rompus, publié en 1974. C'est Andrzej Doegowsky, traducteur polonais des oeuvres de Thomas Mann qui a retrouvé la trace du vrai Tadzio. Dans un article paru en août 1964, Andrzej Doegowsky montre que Thomas Mann, pour le personnage de Tadzio, s'est inspiré d'un baron polonais, Wladyslaw Moes, qui a effectivement séjourné à Venise en 1911. Il avait alors treize ans. C'est en lisant la Mort à Venise que Wlasdyslaw Moes s'est rendu compte que cette famille polonaise en villégiature à Venise était loin de lui être inconnue. En effet, au fur et à mesure de sa lecture, il a eu l'impression de lire la chronique de sa propre famille tellement les détails donnés par Thomas Mann - notamment la couleur vive de ses propres vêtements - lui rappelaient son voyage à Venise. Andrzej Doegowsky a vérifié ses dires et il s'est avéré que le baron qu'on surnommait à l'époque « Adgio » ou « Wladzio » était bel et bien le jeune Tadzio du roman. Wladyslaw Moes, marié et père de deux enfants, est devenu, malgré lui, un symbole de la culture homosexuelle et pédéraste.

Nombreuses sont donc les références autobiographiques qui parsèment ce roman. Mais, il serait malvenu de ne voir en ce livre qu'une autobiographie de Thomas Mann. Dans cette perspective, il est à noter que le personnage de Gustav von Aschenbach ne doit pas tout à la seule vie de Thomas Mann. Si Aschenbach se prénomme Gustav, ce n'est pas un hasard. Thomas Mann a effectivement souhaité rendre un hommage posthume à un grand compositeur allemand, Gustav Mahler, à qu'il vouait une grande admiration et qui est mort juste une semaine avant son départ pour Venise. Et, au-delà de la dimension purement nominale, Aschenbach emprunte à Mahler ses aspirations artistiques et, entre autres, sa quête du beau. Gustav von Aschenbach est, en conséquence, un artiste qui doit beaucoup, et à Thomas Mann, et à Gustav Mahler, deux figures majeures des Arts.

Cela étant précisé, une question primordiale demeure en suspend. Ce livre est-il moral ?

Il ne fait aucun doute que ce roman peut sembler plus qu'immoral pour le lecteur bien-pensant. Il peut paraître répugnant qu'un vieil homme tombe passionnément amoureux d'un jeune adolescent pré-pubère. Et cela peut en effet l'être si ce vieil homme force le jeune garçon à avoir des rapports sexuels avec lui. Mais, il n'est point question de pédophilie dans ce roman comme des lecteurs peu avertis seraient tentés de le penser. Il s'agit seulement de pédérastie au sens hellène du terme. Gustav von Aschenbach - et donc Thomas Mann - s'éprend non pas d'un jeune homme mais de la beauté de ce dit jeune homme. Il considère cette beauté comme un don divin qui va lui servir de source d'inspiration pour atteindre à son tour la beauté dans son art, la littérature. Et, au cas où le lecteur se méprendrait encore sur les intentions du vieil écrivain, Thomas Mann n'a de cesse de faire des références à la mythologie grecque, c'est à dire à des légendes, à des lieux ou à des héros grecs, pour mieux justifier son amour pédéraste et le rendre noble, du moins autant qu'il pouvait l'être dans la Grèce antique. Les convives du Banquet de Platon ne considèrent-t-ils pas d'ailleurs l'amour qui unit un homme d'âge mûr et un bel adolescent comme la forme suprême de l'amour ?

Toujours est-il qu'il ne faut pas nous tromper sur les intentions de Thomas Mann. Son but n'est pas de focaliser uniquement son attention sur l'amour qui a pu naître chez l'écrivain et sur la liaison pédéraste à proprement dit. Ce qui intéresse Mann, c'est savoir ce qu'Aschenbach peut en tirer pour sa vie et quelles perspectives nouvelles cela lui ouvre. A cet homme malade, apathique, qui semble las de toutes choses, cet amour pédéraste redonne vigueur, joie et espérance. Il lui donne une nouvelle jeunesse morale qui contraste fort avec sa santé physique qui se dégrade inéluctablement tout au long de l'histoire pour aboutir à sa mort. Et, cet amour improbable sera l'occasion pour lui de discourir sur l'Art et de tenter de comprendre ce qui fait l'essence même d'un grand artiste. La Mort à Venise est, sans conteste, une profonde réflexion sur l'artiste et la recherche de la beauté comme obsession ultime. Toutefois, l'enseignement à en tirer n'est pas des plus optimistes. En effet, cette obsession s'avère fatale puisqu'elle conduit Aschenbach à la décadence. L'histoire de la Mort à Venise n'est ni plus ni moins que celle d'un écrivain talentueux, de renommée internationale qui meurt du choléra (alors qu'il aurait pu prendre des dispositions pour partir plus tôt et éviter ainsi de tomber malade) par amour pour un adolescent ; un amour proscrit et indigne. Comme le souligne Armand Nivelle, ce roman pourrait avoir comme sous-titre "Apollon terrassé par Dionysos". Cela signifie qu'Aschenbach qui, dans ses romans a privilégié l'approche esthétique par la stabilité et la rationnalité, carastéristique de l'Art d'Occident, est devenu, dans La Mort à Venise, le héros d'une histoire guidée par une approche plus sensuelle, fougueuse et instable. Une réussite !

 


Ce livre est si dense qu'il est difficile d'en aborder toutes les richesses dans un simple billet. Je ne peux que vivement vous conseiller la lecture de ce roman qui dévoile tout le talent de Thomas Mann. Vous ne pourrez être que séduit par son écriture, touché par son amour et humble devant ses réflexions. A lire...ou à relire ! En ce qui me concerne, je ne suis plus prêt de l'oublier...


Gute Lektüre !

 

 

Gustav Mahler - Symphonie n°5

Partie III - Adagietto (sehr langsam)

(Morceau repris dans le film de L. Visconti, La Mort à Venise)

 

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A
J'avoue ne pas encore avoir lu ce classique mais j'ai vu le film l'an dernier ici.<br /> J'en garde une impression étrange, dérangée par ce sentiment frontalier d'entre moral et immoral.<br /> En tout cas, ce billet m'a beaucoup appris. Merci.
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