Il n'est jamais simple d'être différent, encore moins pour un jeune adolescent, dans une campagne reculée, pour ne pas dire arriérée.
Eddy Bellegueule en a fait la dure expérience. Il a grandi dans un terne village ouvrier du Nord, dans une petite maison délabrée, au sein d'une famille qui ne brille ni par l'intelligence de ses membres ni par l'amour prodiguée aux enfants et qui en conséquence ne diffère en rien des autres familles environnantes.
La
vie ne semble offrir aucune surprise. Chaque jeune homme sait qu'à l'âge de 16 ans il intégrera l'usine du village, y passera sa vie. Il ne quittera que très rarement l'environnement dans lequel
il a toujours vécu. Aucune ascension sociale en perspective. Tout est écrit, déterminé. Sa destinée semble graver, dès
sa naissance, dans le marbre de la médicocrité et de la stagnation sociale. Les jeunes filles n'ont également aucune perspective professionnelle qui pourraient les élever au-delà de leurs
conditions, les mener vers des cieux plus cléments.
Le père d'Eddy est un être vulgaire, raciste et macho, ce qui, dans les codes du village, en fait un homme viril. La mère d'Eddy apparaît quant à elle prisonnière
d'une routine et d'un cercle de connaissances dont elle n'a jamais cherché à s'évader ; destinée malheureuse des femmes devenues mères trop jeunes qui ont sacrifié leur vie pour élever des
enfants qui passeront à côté de la leur. Bourdieu aurait pu faire de ce village un cas d'étude qui aurait confirmer ses idées.
Et Eddy dans tout cela? Il est seul, perdu dans un microcosme qui ne lui correspond pas. Il a le malheur d'être efféminé dans un univers où la virilité apparente doit être la qualité première de tout homme. Et, si cela ne suffisait pas, les apparences ne sont pas trompeuses: il est aussi attiré par le corps des hommes. Autant dire qu'Eddy détonne dans son village. Pauvre Eddy. Las d'être insulté et stigmatisé, il essaie pourtant de chasser le naturel et de ressembler aux autres garçons de son âge. Mais, rien n'y fait, son homosexualité revient inévitablement au galop. Heureusement pour lui, il va réussir à s'extirper de ce cachot rural pour rejoindre l'Urbs parisienne. C'est une nouvelle vie qui commence...
Agé de 21 ans, Eddy Bellegueule a romancé, sous son pseudonyme Edouard Louis, sa jeunesse et son adolescence.
L'écriture de ce livre très personnel lui a très certainement été nécessaire pour tourner une page difficile de sa vie. Rejeté par son milieu en raison de son homosexualité, il avait sûrement
besoin de coucher sur le papier, avec un talent certain, ce qu'il a vécu et enduré durant ses jeunes années afin d'avancer dans la vie.
Il ne fait nul doute que ce témoignage décrit très bien les sentiments et réflexions qu'un jeune homme victime de discrimination peut avoir. Il est difficile d'être différent, surtout dans un environnement social qui voit en toute différence une déviance dangereuse qui menace l'unité -si médiocre soit-elle- du groupe.
La façon dont Edouard Louis lève le voile sur sa vie dans le Nord est perturbante. Le lecteur a l'impression qu'Eddy a grandi chez le Maheu et la Maheude, couple littéraire célèbre dont la vie est contée par Emile Zola dans son roman Germinal. Son père et sa mère vivotent, enfermés dans leurs préjugés et leur vulgarité. Il paraît également avoir vécu dans un univers social qui a de troublantes ressemblances avec celui de la cité minière d'Etienne Lantier. Tout n'est que brutalité, virilité, fatalité. L'usine du village, comme la mine hier, emploie les forces vives de la région qui n'aspirent à rien d'autre qu'à rentrer dans un moule médiocre. Le début du XXIème siècle dans le Nord ne semble pas si différent que cela de la fin du XIXème siècle.
Il est toutefois difficile de se représenter une telle famille, un tel village dans la France d'aujourd'hui. Edouard Louis trace volontairement un tableau très négatif de cette première vie pour mieux s'en démarquer, pour mieux l'éloigner de son présent. La force du roman est justement de pouvoir donner une ampleur moindre ou plus forte - c'est selon- à un ressenti, à une expérience. Il accentue les travers de cet univers de jeunesse pour en faire un autre monde, un monde du passé qui n'a absolument rien à voir avec le jeune homme qu'il aspirait être, avec le jeune homme qu'il est devenu.
Le Nord contre Paris. Le charbon contre le feu. La virilité prétendue contre l'homosexualité bien vécue. La stigmatisation contre le respect. La souffrance contre le bien-être. Les Ténèbres contre les Lumières.
Bonne lecture!