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Marcel Proust

Une autre époque d'Alain Claude Sulzer (2010)

Publié le 31 Décembre 2013 par Thomas in Regards sur une oeuvre

9782742795024 1 75En 1971, le narrateur, un jeune lycéen suisse âgé de 17 ans, s'arrête devant le portrait de son père situé sur une étagère, dans sa chambre. Il fait tellement partie des meubles qu'il n'y a plus fait attention depuis des années. Et pourtant, durant cet après-midi d'automne, le jeune homme fixe cette photographie. Et ouvre une boîte de Pandore. Il réalise qu'il ne sait rien de lui. Ou plutôt il sait simplement que son père, Emil, s'est suicidé en 1954, quelques semaines après sa naissance, à l'âge de 25 ans. Qu'est-ce qui l'a poussé à de tels retranchements? Il n'en sait rien. Sa mère n'a d'ailleurs pas envie d'éclaicir ce mystère et tente d'éluder toute question. Le moment semble néanmoins venu pour le narrateur d'en savoir plus sur cet homme qui lui a donné la vie et qui est un grand inconnu à ses yeux.

En scrutant la photographie, il réalise que son père porte une montre, une Omega Seamaster. Qu'est-elle devenue? Elle indique sept heures et quart, une bien étrange heure pour poser chez un photographe. Il doit récupérer cette montre, c'est son héritage. Puis, il examine le verso du portrait. L'adresse d'un atelier photographique est inscrite, celui d'André Gros dans le IXème arrondissement de Paris. Le jeune lycéen comprend alors que son parrain, qu'il n'a jamais vu, est photographe. Fort de la découverte de plusieurs indices qui l'aideront à mener à bien la quête de ses origines, il interroge sa mère qui l'informe que son parrain est en possession de la montre. La montre et le photographe sont donc liés. Ni une, ni deux, il décide de fuguer et de rejoindre Paris pour obtenir la montre et parler à André. 

Paris, pour un jeune suisse des années 1970 ou pour d'ailleurs n'importe quel jeune de province encore aujourd'hui, c'est l'anonymat et la liberté. Et, pour lui, c'est en plus la ville qui dresse un pont avec le passé de son père. Au cours de son séjour, André lui remet d'étranges lettres que son père lui a adressées en 1948. Alors âgé de 19 ans, quasiment l'âge du narrateur, Emil Ott était interné à la clinique de K..., en Suisse, un centre psychiatrique.


59270203.jpgJeune homme nu assis sur le bord de la mer, Hippolyte Flandrin, 1855


Ses parents souhaitaient le guérir d'une maladie. Quelle maladie? Personne n'y fait explicitement référence, mais tous les éléments le suggèrent: son homosexualité. S'en souivent des révélations sur la jeunesse d'Emil, notamment son attirance pour l'un de ses camarades à l'école, le jeune André Gros, avec qui il découvrit la sexualité et entretint une relation assez longue. Emil avait soif de liberté, aurait plus que tout adoré aimer les hommes sans tabou, publiquement. Mais, il ne pouvait pas satisfaire ce désir. La société ne le lui permettait pas. Et puis, il ne voulait pas décevoir ses parents, il ne voulait pas leur infliger de la peine. Il voulait peut-être aussi mener une vie à découvert, davantage respectueuse des normes et codes de la société. C'était bien plus reposant. Il en avait assez des non-dits, des rencontres secrètes. C'était une autre époque, une "mauvaise époque" pour vivre des amours homosexuels pour reprendre le titre original du roman (en allemand "Zur falschen Zeit"). C'est pourquoi il a souhaité se guérir, suivre les conseils du professeur Hedinger.

Lors de ce traitement médical, Emil fit la rencontre de la jeune Veronika, secrétaire du professeur Hedinger. Ils vivront ensemble, se marieront et auront un fils, le narrateur. Emil a fait le choix de se ranger, de vivre une vie simple et acceptée par la société. Il a renoncé à sa liberté.

C'était toutefois sans compter sur le vieil adage "Chassez le naturel, il revient au galop"... Emil, devenu enseignant, bientôt père de famille, rencontre un collègue, Sebastian, dont il devient l'amant. Il tente tant bien que mal de concilier sa vie de famille avec cette passion interdite. Les évènements auront finalement raison de cette union. Le 15 août 1954, Emil et Sebastian se suicident. C'était la seule façon pour eux de s'aimer pour l'éternité.

C'était une autre époque.

Vraiment?

sriimg20091021_11383618_1.jpgAlain Claude Sulzer, écrivain suisse alémanique vivant à Bâle (né en 1953)


Le regard porté sur l'homosexualité a évidemment changé au cours des dernières décennies. Dans les années 1950, l'homosexualité n'était pas acceptée, surtout au fin fond de la Suisse. Il est toujours utile de rappeler qu'elle ne fut dépénalisée qu'en 1982 en France et qu'elle fut considérée jusqu'en 1991 comme une maladie mentale par l'organisation mondiale de la santé (OMS). Des étapes majeures ont été franchies en France, en 1999 avec l'instauration du PACS, et en 2013, avec l'ouverture du mariage aux couples de même sexe (loi 2013-404 du 17 mai 2013). Cette reconnaissance progressive de l'égalité entre les couples hétérosexuels et homosexuels va permettre de changer les mentalités. Mais, ce n'est pas encore pour demain. Il est difficile de supprimer l'héritage de milliers d'années en quelques mois ou quelques années.

Le Bain, Paul Cadmus, 1951

1412868-le-bain-de-paul-cadmus.jpgEncore aujourd'hui, peu de jeunes hommes se baladent main dans la main, dans la rue. Peu de jeunes hommes s'embrassent ou se bécottent publiquement, à l'instar des jeunes couples hétérosexuels. Un Emil de 2013 rencontrera les mêmes difficultés dans son école, dans sa famille que notre Emil des années 1950. Mais, différence notable, il ne sera pas envoyé en hôpital psychiatrique. Il pourra également parler de son mal-être, de ses amours, bien plus librement avec ses ami(e)s et même ses parents. Si le roman de ses amours ne se terminera pas forcément par un suicide comme dans ce roman, cela ne l'empêchera toutefois pas de commettre l'irréparable. De jeunes homosexuels continuent à mettre fin à leurs jours car ils ne supportent pas le poids de la société. Eux aussi avait soif de liberté et se sont confrontés à une certaine forme de puritanisme qui, si elle tend à reculer, perdure dans nos sociétés.

Nous vivons une ère de changement des mentalités. Dans quelques années, dans quelques décennies, quand l'égalité sera réelle, nous pourrons jeter un regard en arrière sur les années 1950, sur les années qui les précédèrent ou les suivirent, sur notre époque actuelle et dire, sans aucun doute, qu'il s'agissait bien d'une autre époque.


Jacques-Louis_David_Patrocle.jpg

Patrocle, Jacques-Louis David, 1780

 

Il n'en reste pas moins que le roman de l'écrivain suisse Alain Claude SULZER est brillant. Il parvient à faire ressentir à son lecteur le poids du secret, le poids du mystère qui entoure le suicide du père, le poids qu'il représente pour celles et ceux qui le connaissent.

Le lecteur se sent opressé, tout comme Emil le fut. C'est d'ailleurs ce qui fait de ce personnage une figure universelle du jeune homosexuel. Les sentiments qu'il éprouve, les décisions qu'il prend ne sont pas propres aux années 1950, mais ils traduisent à la perfection les tourments que rencontre tout jeune homosexuel vis-à-vis de sa famille, de la société, des hommes qu'il aime, de la vie qu'il voudrait mener, de la vie qu'il s'oblige à mener pour ne pas décevoir. 

Le lecteur ressent également le profond malaise de Veronika. Elle ne cherchait que le bonheur avec un homme, elle ne souhaitait que vivre une vie très simple et normale, un brin joyeuse. Le suicide de son mari, les révélations qui l'ont suivi, l'ont totalement anéantie. Sa relation avec Emil n'était qu'une succession de mensonges. Au-delà de sa fin tragique qui n'a rien d'inéluctable, ce roman nous fait ainsi mieux comprendre le mal-être ressenti par les jeunes homosexuels et nous décrit avec justesse la peine et la tristesse que peuvent susciter des relations de confort pour celles et ceux qui ont été trompés, trahis.

 

A mettre entre les mains de tous les hétérosexuels! Cela contribuerait à accélérer le changement des mentalités déjà bien amorcé, au bénéfice de tous, au bénéfice de l'Amour et de la Sincérité.

 

Bonne lecture!

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