On aimerait pouvoir se dire que, décidément, Jean Teulé a beaucoup d'imagination. On aimerait se dire que Jean Teulé est encore l'un de ces écrivains qui libèrent leurs pulsions misanthropes dans leur prose à défaut de pouvoir les exprimer contre leurs semblables. On aimerait se dire que tout dans ce livre n'est que fiction.
Et pourtant, l'histoire incroyable que nous conte Jean Teulé n'a rien d'un conte.
Pour Alain de
Monéys, nouveau premier adjoint de Beaussac, commune du Périgord, la journée du mardi 16 août 1870 - "Une bien belle journée !" - commence comme n'importe quelle autre journée estivale.
Le soleil est chaud, le temps lourd. Tandis que la sécheresse s'installe dans la région, Alain de Monéys profite de l'ombre des arbres ou de la fraîcheur de sa chambre pour se reposer. Le calme
du domicile parental lui permet aussi de réfléchir à un projet, vital en ces jours où le manque d'eau commence cruellement à se faire sentir, d'assainissement de la Nizonne qui profitera non
seulement à sa commune mais aussi à celle voisine de Hautefaye. Tout semble n'être donc que routine en cette journée caniculaire d'août. Au loin, toutefois, l'orage gronde. La guerre avec la
Prusse bat son plein. Défaite à Froeschwiller, à Reichshoffen, à Woerth et à Forbach, l'armée de l'Empereur Napoléon III est en bien mauvaise posture en cette mi-août 1870. Cela ne réfreine
pourtant pas l'envie d'Alain de Monéys d'aller sur le front en tant que cavalier. De faible constitution à cause d'une jambe qui boîte, recalé par l'armée, il aurait pu rester chez lui et
continuer à vivre en toute tanquillité. Mais, il sait que sa place est sur le front, comme n'importe quel autre jeune homme de France qui sent son pays menacé par la Deutsches Heer d'Otto von
Bismarck. Il ne lui reste plus que trois jours avant de se rendre en Lorraine et servir l'Empereur. Le temps pour lui de règler ses affaires et de participer à la rituelle frairie de
Hautefaye, la grande foire annuelle de la commune.
Alain de Monéys n'a jamais râté cette foire. Lieu de rencontre, la frairie de Hautefaye est l'occasion pour l'enfant du pays qu'il est et l'élu local qu'il est devenu de voir ses amis d'enfance et ses connaissances. C'est donc tout naturellement que "ce bel enfant fort peu compliqué, né pour plaire, toujours tout sourire et des cieux attendris dans le regard" se met en route ce mardi 16 août 1870 pour Hautefaye, à trois kilomètres de la demeure familiale de Bretanges. Il n'en reviendra jamais.
Sur le chemin de la foire, nombreux sont les amis qu'il salue du haut de son cheval : les frères Campot, Etienne et Jean, qui viennent vendre des chevaux à l'armée, François Mazière qui vient se séparer de ses deux gros boeufs ou encore Piarrouty , mélancolique, qui collecte des chiffons dans les fermes du Nontronnais pour les revendre aux papeteries de Thiviers. Arrivé à Hautefaye, Alain de Monéys confie son cheval au jeune Thibassou, ravi de recevoir une pièce en retour. S'en suit un échange avec Madame Lachaud, la femme de l'instituteur de Hautefaye, en train d'apprendre à lire à la jeune Anna Mondout, nièce de l'aubergiste, au cours duquel elle déplore le faible taux d'alphabétisation dans la région. Seuls neuf garçons ont la chance d'étudier à l'école de Hautefaye.
C'est sur ce triste constat qu'Alain de Monéys pénètre dans la foire de la Saint-Roch. L'affluence est forte, deux fois plus de visiteurs qu'à l'accoutumée. Mais,
la situation reste difficile, comme le rappelle Antoine Léchelle. Paysan, ce dernier se plaint au jeune homme d'avoir du mal à abreuver et à vendre son bétail. En plus de cela, les poules peinent
à pondre. La pauvreté menace les paysans périgourdins. Nombreux sont ceux, à l'image de Jean Frédérique ou Pierre Antony, qui, dans ce contexte, interroge Alain de Monéys sur son projet
d'assainissement de la Nizonne qui permettrait de résoudre bien des problèmes.
La sécheresse est au coeur de toutes les discussions. Tout comme la guerre d'ailleurs.
Au cours d'une discussion, Alain de Monéys apprend que le fils de Piarrouty est mort à la guerre, d'où l'air distancié et triste qu'il affiche. Puis, il se dirige vers les deux auberges du bourg qui se font face. Attablés, sous un chaud soleil d'été, un verre de vin posé devant eux, les hommes voudraient connaître les dernières nouvelles du front. Mais, analphabètes, ils ne peuvent lire l'Echo de la Dordogne. C'est alors que Camille de Maillard, cousin d'Alain de Monéys, se met à lire et à résumer l'éditorial paru en première page :
"Les choses ne vont pas aussi bien qu'on aurait pu le souhaiter pour les armées françaises à la frontière. L'empereur est foutu. Il n'a plus de cartouches. (...) Cette guerre incompréhensible (...) tourne au désastre. (...) Reichshoffen fut une boucherie. (...) Nos armées ont dû se retirer derrière la Moselle."
La bataille de Reichshoffen
Personne n'en croit ses oreilles. Tout cela est impossible : jamais l'Empereur, qui a battu les Russes et les Autrichiens, ne serait capable de fuir devant les Prussiens. Ce De Maillard ne doit pas savoir lire. Et pourtant, sur un ton arrogant, il continue à affoler les parents des soldats :
"il sait de source sûre (...) que la guerre est perdue, que Napoléon III sera défait et que peut-être plus rien ne pourra arrêter la progression des Prussiens en France. Hélas".
Personne n'écoute cet "Hélas", mais chacun retient son défaitisme. Pressentant un danger, le valet de Camille de Maillard l'incite à fuir au plus vite. Sautant par dessus le muret, le jeune noble court à travers champs pour échapper à la vindicte populaire.
C'est à ce moment-là qu'Alain de Monéys intervient. Un colporteur lui explique que son cousin vient de crier "Vive la Prusse !". Alain de Monéys prend alors la défense de son cousin et prononce la phrase qui lui sera fatale :
"Quoi ? Mais non ! Allons donc, j'étais auprès et ce n'est pas du tout ce que j'ai entendu. Et puis, je connais assez de Maillard pour être bien sûr qu'il est impossible qu'un tel cri sorte de sa bouche : "Vive la Prusse"... Pourquoi pas "A bas la France !" ?"
Son interlocuteur reprend cette dernière phrase et n'en revient pas. Alain de Monéys vient de crier "A bas la France !". Les hommes en présence, dont les Campot, commencent à frapper le malheureux, qui , à cause de sa jambe handicapée, n'aura pas la même facilité que son cousin pour fuir la colère populaire. Alain de Monéys devient aux yeux de ses amis et connaissances un "Prussien", un ennemi, qu'il faut sans aucun doute torturer et tuer. Tous se retournent contre lui comme s'ils ne le connaissaient pas. Certains, comme le curé ou la jeune Anna Mondout, tenteront certes de l'aider, mais la grande majorité se liguera contre lui. Même le Maire de Hautefaye, appelé en secours, ne voudra pas faire le moindre effort pour sauver Alain de Monéys et déclarera : "Mangez-le si vous voulez" ; conseil qui sera suivi d'effet par les hommes et femmes en colère.
Jean Teulé
Comment un homme connu et apprécié de tous, sur le point de partir se battre contre les Prussiens, peut-il en l'espace d'une seconde devenir un inconnu, un ennemi
prussien que l'on prendra plaisir à torturer, tuer et manger ?
Jean Teulé essaie d'expliquer les raisons qui ont poussé ces hommes et ces femmes à en arriver à une telle extrémité.
Les conditions climatiques expliquent pour partie cette folie collective. La sécheresse ainsi que la paupérisation de la population rurale qui en résulte et la menace d'une famine ont créé les conditions d'un grand desarroi et ont suscité de vives inquiétudes chez les villageois. La chaleur, le lourd soleil d'août, couplé à la prise d'alcool, vont aussi avoir pour conséquence de faire perdre la tête à une partie des hommes.
Les nouvelles du front sont par ailleurs mauvaises. Le sentiment patriotique de ces Français de province est poussé à son paroxysme avec les supputations de défaites dont semble être émaillée la guerre avec la Prusse. Il est évident que l'analphabétisation a joué ici un grand rôle. En effet, si chacun avait été en capacité de lire l'article de l'Echo, tous auraient pu conssentir que Camille de Maillard avait raison et qu'effectivement l'armée de Napoléon III reculait face à l'ennemi. A cela s'ajoute évidemment la tristesse des parents ayant perdu un enfant. Les parents, dont les enfants son engagés, ne peuvent concevoir que cette guerre qui a pris la vie de leur enfant aboutira sur une défaite. Aucune bonne nouvelle n'est donc à attendre du côté du front.
Ce sombre fait divers, l'un des plus sordides du XIXème, a également été rendu possible par des comportements individuels qui
ne trouvent pas leurs causes dans le contexte spécifique de cette journée d'août 1870. Ainsi le jeune Thibassou, âgé de quatorze ans, participe au lynchage afin d'agir comme un homme. Cet
adolescent pense que torturer Alain de Monéys lui permettra d'accéder au statut d'homme viril et d'être reconnu comme tel par les autres hommes du village. Quant à la femme de l'instituteur, il
semble qu'elle s'en prenne au jeune noble pour le punir de ne pas s'être intéressé à elle.
Mais, même avec toutes ces explications, il est difficile de comprendre véritablement les motivations des bourreaux. Eux-mêmes n'ont pas su éclaircir leurs gestes. Lors de leurs procès, ils seront incapables de formuler la moindre explication.
Jean Teulé réussit habilement, avec les talents de romancier qu'on lui connaît, à retracer la dernière journée d'Alain de Monéys et essaie de mettre un sens là où
visiblement l'entendement ne pourrait en mettre. Au fur et à mesure que notre lecture progresse, il est difficile de croire en la véracité de cette histoire. Les interrogations germent et
demeurent tout au long du roman. On n'en ressort pas indemne : les hommes sont toujours capables du pire. On pensait avoir tout entendu, tout vu et un nouvel épisode vient attiser nos peurs et
renforcer nos craintes sur le potentiel de destruction que les hommes renferment au plus profond d'eux. On est impressionné par la facilité avec laquelle les hommes peuvent se lancer
dans des entreprises de meurtres. L'instinct grégaire semble plus fort que tout. Terrible. La thèse de Jean-Jacques Rousseau sur l'homme que la société pervertit prend tout son sens.
Si l'histoire est sombre, peu encourageante pour l'avenir et particulièrement sordide, il n'en reste pas moins que certains passages sont plutôt drôles. Celui dans lequel Alain de Monéys, les dents cassées, cherche à s'expliquer et à faire entendre raison à ses bourreaux est particulièrement drôle. Ne pouvant émettre que des sons incompréhensibles et non des paroles, le jeune noble n'arrive pas à se faire comprendre. Les bourreaux pensent que le jeune noble est en train de parler en allemand. Ils y voient la confirmation du bien fondé de leur entreprise. Est-ce la réalité ou le fruit de l'imagination de Jean Teulé ? Aucune idée. Mais, cette scène, dans son tragique, fait sourire.
Elle montre aussi que la frontière entre le réel et l'imaginaire est floue dans ce roman. Jean Teulé ne prétend pas être un historien. Son livre n'est pas un essai historique mais un roman qui tente d'expliquer ce qui paraît inexplicable en essayant de retranscrire les dialogues qui ont pu être tenus ce jour-là. La véracité de tous les faits n'est donc pas garantie. Aussi est-il préférable de se reporter au livre de référence de l'historien Alain Corbin, Le village des cannibales, pour en savoir plus sur cette page noire de l'histoire de France.
Bonne(s) lecture(s) !