Non ! Les Mange-pas-cher n'est pas l'oeuvre d'un énième journaliste français qui pointerait du
doigt la baisse ininterrompue du pouvoir d'achat ces derniers mois en France en s'intéressant à ces Français, de plus en plus nombreux, qui effectuent l'essentiel de leurs achats en magasins
hard-discount. Jamais ô grand jamais je n'oserais vanter un livre dont la seule fin est de montrer ce que tout à chacun à remarquer depuis déjà plus d'un an....même si, je vous le concède, ce
genre de livre serait une lecture des plus utiles à un certain Nicolas S. qui ne semble pas avoir bien compris les attentes de ses compatriotes....
Les Mange-pas-cher n'a donc rien d'un livre pragmatique. Bien au contraire, il s'agit d'une oeuvre profondément littéraire qui permet de s'échapper l'espace de quelques heures de la morosité et de la médiocrité ambiante....
Connaissez-vous le mot "Physiognomonie" ? C'est un bon préalable à la lecture de ce court récit que de connaître la signification de ce joli terme qui sonne si harmonieusement à nos oreilles...
Physiognomonie, s.f. (gr. phusiognômonia) Art de juger le caractère, les inclinations par l'inspection du visage. - Traité sur cette matière. (dixit le dictionnaire le nouveau Littré 2004)
Vous voicis bien avancés ! Mais pourquoi diable ai-je décidé de vous apprendre un nouveau mot qui ne manquera pas, je n'en doute absolument pas, d'alimenter vos conversations courantes ? La raison est simple : Koller, personnage-clé du livre, a en effet voué sa vie entière à une recherche scientifique fort pointue dont le thème central est la physiognomonie. Pour être à la hauteur de cette ambition, vous comprendrez que Koller n'est pas tout à fait un homme comme les autres. Koller fait partie de ces hommes qui ont fait le choix de se mettre en marge de la société. Que l'Humanité lui semble légère (pour reprendre un adjectif si cher à Milan Kundera) ! Seule compte dans sa vie la Science de l'Esprit. Etre curieux de tout, augmenter en permanence son savoir, enrichir ses connaissances par tous les moyens, tels sont les impératifs que s'est fixé Koller quitte à renoncer à avoir une vie bien rangée... Koller est un mysanthrope qui a fait, en quelque sorte, don de sa personne à la grande quête de l'Esprit. Et c'est justement cette quête de l'Esprit qui va le mener à s'intéresser de plus près aux Mange-pas-cher.
Tandis qu'il se promenait tranquillement dans le parc viennois Türkenschanzpark, Koller s'est violemment fait mordre par le chien de l'industriel verrier Weller. Cette morsure eut des conséquences tragiques puisque le résultat fut l'amputation d'une des jambes de Koller à l'hôpital Wihelmine. A sa sortie d'hôpital, pour se détendre un peu après une si longue période qu'il a passé alité, Koller se dirigea dans le Wertheimsteinpark, un autre parc viennois. C'est alors qu'au lieu de prendre le chemin du vieux frêne comme à son habitude, il a emprunté le chemin du vieux chêne et ainsi il s'est retrouvé à la CPV (Cantine Publique Viennoise) de la Döblinger Hauptstrasse, lieu où il aperçut une table qui attira immédiatement toute son attention, celle des Mange-pas-cher. Qu'en serait-il advenu s'il n'avait pas été au Türkenschanzpark le jour de la morsure, si le chien de Weller ne l'avait pas mordu, s'il n'avait pas été dans le Wertheimsteinpark lors de sa convalescence, et s'il n'avait pas dérogé à son habitude en se rendant au vieux chêne au lieu du vieux frêne ? Et bien, il n'aurait tout simplement pas rencontré ceux à qui il doit tout simplement le point primordial qui lui a permis de fonder sa théorie en physiognomonie ! Le hasard n'existe donc pas. Cette rencontre inopinée avec les Mange-pas-cher a dû être guidée par le destin pour permettre à ce brillant esprit qu'est Koller de produire ce travail susceptible de révolutionner la Science. Et c'est cet apport majeur des Mange-pas-cher à sa théorie physiognomonique que Koller va vouloir transmettre à tous prix à une vieille connaissance de lycée, une des rares personnes à qui Koller s'abaisse à parler, qui n'est autre d'ailleurs que le narrateur ; un narrateur qui va se rendre compte progressivement à travers une étude du comportement de Koller que d'un homme doué d'une intelligence supérieure, Koller est devenu fou. Mais pas tant que ça étant donné l'importance que semble revêtir ses découvertes scientifiques... D'ailleurs, quels sont les enseignements si fondamentaux qu'ont apporté l'étude des Mange-pas-cher de la CPV de la Döblinger Hauptstrasse ? A vous de le découvrir par vous-même...
Ce récit d'une centaine de pages est tout simplement une perle et de la littérature autrichienne et de la littérature germanophone. En ouvrant ce livre, on ne peut s'empêcher de penser être en présence d'une étude sociologique romancée dont l'objet serait ces mystérieux Mange-pas-cher. Et bien, vous comprenez très rapidement que le vrai sujet du livre n'est pas la découverte de personnes qui mangent chaque jour des plats premier prix, mais le vrai sujet, c'est le portrait d'un esprit brillant qui a consacré sa vie à la quête de l'Esprit. Thomas Bernhard nous décrit les conditions qui amènent un esprit scientifique à trouver le point d'orgue d'une théorie qui peut bouleverser celles qui prévalaient auparavant. Koller pourrait être Archimède ou n'importe quel autre grand scientifique qui a vécu un phénomène semblable à celui qu'a vécu Newton et sa pomme ; ce fruit, qui en tombant d'un arbre, a fait réaliser à Newton qu'une force d'attraction s'exerçait sur tout objet qui se trouvait à la surface de la Terre. C'est donc un récit des plus intéressants et ce d'autant plus que Thomas Bernhard manie à la perfection l' art de répéter les détails importants d'une phrase à l'autre tout en prenant soin d'y ajouter à chaque fois un élément nouveau. Ce style, fait de longues phrases et de répétitions, n'est pas pour encourager le lecteur bien évidemment. Je vous avoue, qu'au départ, j'ai cru avoir affaire à un texte sans ponctuation...une sorte de très longue phrase....mais en fait, même si cette lecture se mérite et réclame une concentration totale, elle est vraiment très agréable. Vous en ressortez le sourire aux lèvres, satisfait d'avoir lu un récit brillant.
Pour vous donner un avant-goût des petites réflexions sublimes qui jalonnent ce récit, je vous laisse vous délecter de ces deux phrases qui, je vous l'accorde, ne sont empruntes ni d'optimisme ni d'espérance en un avenir meilleur (loin delà !), mais, que voulez-vous, c'est là la griffe littéraire de Thomas Bernhard (et ce pour notre plus grand plaisir !) :
"A propos de la langue il aurait dit qu'elle se composait surtout de mots équivalant à des poids par lesquels les pensées sont constamment ramenées vers le bas et à terre, et par là ne peuvent en absolument aucun cas devenir manifestes dans toute leur signification et leur infini effectif."
"(...) il était, lui Einzig, venu de la vallée de la Gail à Vienne, pour, selon l'expression de Koller, user ses fonds de culotte sur les bancs de l'université et finalement pouvoir revendiquer un poste d'enseignant à la même université, qui n'a jamais été désignée par Koller que comme le premier établissement de destruction de l'esprit en Autriche, d'où d'après Koller n'étaient d'ailleurs sortis tous les ans que des centaines et des milliers d'esprits détruits, auxquels en fin de compte notre pays et notre Etat devait sa débilité et sa stupidité et son ridicule."
Bonne lecture !
Les Mange-pas-cher n'a donc rien d'un livre pragmatique. Bien au contraire, il s'agit d'une oeuvre profondément littéraire qui permet de s'échapper l'espace de quelques heures de la morosité et de la médiocrité ambiante....
Connaissez-vous le mot "Physiognomonie" ? C'est un bon préalable à la lecture de ce court récit que de connaître la signification de ce joli terme qui sonne si harmonieusement à nos oreilles...
Physiognomonie, s.f. (gr. phusiognômonia) Art de juger le caractère, les inclinations par l'inspection du visage. - Traité sur cette matière. (dixit le dictionnaire le nouveau Littré 2004)
Vous voicis bien avancés ! Mais pourquoi diable ai-je décidé de vous apprendre un nouveau mot qui ne manquera pas, je n'en doute absolument pas, d'alimenter vos conversations courantes ? La raison est simple : Koller, personnage-clé du livre, a en effet voué sa vie entière à une recherche scientifique fort pointue dont le thème central est la physiognomonie. Pour être à la hauteur de cette ambition, vous comprendrez que Koller n'est pas tout à fait un homme comme les autres. Koller fait partie de ces hommes qui ont fait le choix de se mettre en marge de la société. Que l'Humanité lui semble légère (pour reprendre un adjectif si cher à Milan Kundera) ! Seule compte dans sa vie la Science de l'Esprit. Etre curieux de tout, augmenter en permanence son savoir, enrichir ses connaissances par tous les moyens, tels sont les impératifs que s'est fixé Koller quitte à renoncer à avoir une vie bien rangée... Koller est un mysanthrope qui a fait, en quelque sorte, don de sa personne à la grande quête de l'Esprit. Et c'est justement cette quête de l'Esprit qui va le mener à s'intéresser de plus près aux Mange-pas-cher.
Tandis qu'il se promenait tranquillement dans le parc viennois Türkenschanzpark, Koller s'est violemment fait mordre par le chien de l'industriel verrier Weller. Cette morsure eut des conséquences tragiques puisque le résultat fut l'amputation d'une des jambes de Koller à l'hôpital Wihelmine. A sa sortie d'hôpital, pour se détendre un peu après une si longue période qu'il a passé alité, Koller se dirigea dans le Wertheimsteinpark, un autre parc viennois. C'est alors qu'au lieu de prendre le chemin du vieux frêne comme à son habitude, il a emprunté le chemin du vieux chêne et ainsi il s'est retrouvé à la CPV (Cantine Publique Viennoise) de la Döblinger Hauptstrasse, lieu où il aperçut une table qui attira immédiatement toute son attention, celle des Mange-pas-cher. Qu'en serait-il advenu s'il n'avait pas été au Türkenschanzpark le jour de la morsure, si le chien de Weller ne l'avait pas mordu, s'il n'avait pas été dans le Wertheimsteinpark lors de sa convalescence, et s'il n'avait pas dérogé à son habitude en se rendant au vieux chêne au lieu du vieux frêne ? Et bien, il n'aurait tout simplement pas rencontré ceux à qui il doit tout simplement le point primordial qui lui a permis de fonder sa théorie en physiognomonie ! Le hasard n'existe donc pas. Cette rencontre inopinée avec les Mange-pas-cher a dû être guidée par le destin pour permettre à ce brillant esprit qu'est Koller de produire ce travail susceptible de révolutionner la Science. Et c'est cet apport majeur des Mange-pas-cher à sa théorie physiognomonique que Koller va vouloir transmettre à tous prix à une vieille connaissance de lycée, une des rares personnes à qui Koller s'abaisse à parler, qui n'est autre d'ailleurs que le narrateur ; un narrateur qui va se rendre compte progressivement à travers une étude du comportement de Koller que d'un homme doué d'une intelligence supérieure, Koller est devenu fou. Mais pas tant que ça étant donné l'importance que semble revêtir ses découvertes scientifiques... D'ailleurs, quels sont les enseignements si fondamentaux qu'ont apporté l'étude des Mange-pas-cher de la CPV de la Döblinger Hauptstrasse ? A vous de le découvrir par vous-même...
Ce récit d'une centaine de pages est tout simplement une perle et de la littérature autrichienne et de la littérature germanophone. En ouvrant ce livre, on ne peut s'empêcher de penser être en présence d'une étude sociologique romancée dont l'objet serait ces mystérieux Mange-pas-cher. Et bien, vous comprenez très rapidement que le vrai sujet du livre n'est pas la découverte de personnes qui mangent chaque jour des plats premier prix, mais le vrai sujet, c'est le portrait d'un esprit brillant qui a consacré sa vie à la quête de l'Esprit. Thomas Bernhard nous décrit les conditions qui amènent un esprit scientifique à trouver le point d'orgue d'une théorie qui peut bouleverser celles qui prévalaient auparavant. Koller pourrait être Archimède ou n'importe quel autre grand scientifique qui a vécu un phénomène semblable à celui qu'a vécu Newton et sa pomme ; ce fruit, qui en tombant d'un arbre, a fait réaliser à Newton qu'une force d'attraction s'exerçait sur tout objet qui se trouvait à la surface de la Terre. C'est donc un récit des plus intéressants et ce d'autant plus que Thomas Bernhard manie à la perfection l' art de répéter les détails importants d'une phrase à l'autre tout en prenant soin d'y ajouter à chaque fois un élément nouveau. Ce style, fait de longues phrases et de répétitions, n'est pas pour encourager le lecteur bien évidemment. Je vous avoue, qu'au départ, j'ai cru avoir affaire à un texte sans ponctuation...une sorte de très longue phrase....mais en fait, même si cette lecture se mérite et réclame une concentration totale, elle est vraiment très agréable. Vous en ressortez le sourire aux lèvres, satisfait d'avoir lu un récit brillant.
Pour vous donner un avant-goût des petites réflexions sublimes qui jalonnent ce récit, je vous laisse vous délecter de ces deux phrases qui, je vous l'accorde, ne sont empruntes ni d'optimisme ni d'espérance en un avenir meilleur (loin delà !), mais, que voulez-vous, c'est là la griffe littéraire de Thomas Bernhard (et ce pour notre plus grand plaisir !) :
"A propos de la langue il aurait dit qu'elle se composait surtout de mots équivalant à des poids par lesquels les pensées sont constamment ramenées vers le bas et à terre, et par là ne peuvent en absolument aucun cas devenir manifestes dans toute leur signification et leur infini effectif."
"(...) il était, lui Einzig, venu de la vallée de la Gail à Vienne, pour, selon l'expression de Koller, user ses fonds de culotte sur les bancs de l'université et finalement pouvoir revendiquer un poste d'enseignant à la même université, qui n'a jamais été désignée par Koller que comme le premier établissement de destruction de l'esprit en Autriche, d'où d'après Koller n'étaient d'ailleurs sortis tous les ans que des centaines et des milliers d'esprits détruits, auxquels en fin de compte notre pays et notre Etat devait sa débilité et sa stupidité et son ridicule."
Bonne lecture !
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