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Marcel Proust

La Promesse de Friedrich Dürrenmatt (1958)

Publié le 2 Août 2009 in Regards sur une oeuvre

Coire, canton des Grisons, Suisse. 


Après qu'il eut donné une conférence sur l'art du roman policier, un  écrivain, à la recherche d'un brin d'humanité dans une ville déserte où régnait une atmosphère fantomatique, se rendit dans un bar pour boire un whisky. Il y fit la connaissance du Docteur H., ancien chef de la police zurichoise. Ce dernier, qui s'avèrait être l'une des rares personnes à avoir participé à la conférence, lui proposa de le raccompagner à Zurich. Ce que l'écrivain accepta de bon coeur. 

Sur le trajet, le Docteur H. s'arrêta dans une station service ; une station pour le moins surprenante et mystérieuse. Elle était effectivement complètement délabrée, elle avait un aspect miséreux. Pourtant, elle était encore en activité puisqu'un  pompiste vint faire le plein. Un étrange pompiste. "Il n'était pas rasé ; pas lavé. La blouse qu'il portait était sale et maculée de graisse. L'homme était chaussé de vieilles pantoufles. Son haleine empestait à distance et ne laissait aucun doute : l'absinthe. Il avait le regard fixe, hébété." Le plein effectué, cet "être absent ou complètement éteint" est retourné s'assoir sur son banc, juste après quoi il a lancé, dans le vide, ces quelques mots fort intriguants : "J'attends ! J'attends ! Il va venir ! Il va venir !" Mais que diable signifiait ces paroles ? Pourquoi l'ancien chef de la police zurichoise s'était-il donc arrêté dans cette station miteuse ? Et pourquoi le Docteur H. salua-t-il le pompiste "avec une certaine gêne" ? Des questions auxquelles l'écrivain ne tarda pas à avoir des réponses.

 


Le Docteur H., muet depuis le début du voyage, prit la parole juste avant de franchir le col de Kerens. Il avoua qu'il ne portait pas le roman policier en estime. Puis, il s'empressa de préciser son propos.
"Ce qui me fait enrager, voyez-vous, et ce contre quoi je veux protester de toutes mes forces, c'est la manière dont vous conduisez vos romans. Parce que pour ce qui est de tricher, alors là, permettez ! on y va un peu fort ! Pour vous, c'est la logique qui fait le fond de tout : l'intrigue, le scénario, c'est comme un jeu d'échecs avec ses règles et ses pièces ; ici l'assassin, là la victime ; ici le complice, là, le bénéficiaire ; ceux qui savent et ceux qui profitent. Connaissant bien les règles du jeu, il faut et il suffit que votre détective reprenne la partie à son début, et hop ! voilà l'assassin découvert, confondu, et la justice triomphante. Une fiction pareille, cela me fait voir rouge ! Car le réel, le concret, n'a que très peu affaire avec la logique. Oh je sais - et je vous l'accorde - nous sommes bien obligés, nous autres, dans la police, de suivre la logique et d'agir rationnellement, scientifiquement ; oui, mais l'imprévu, l'accident, les facteurs qui viennent fausser le jeu ont en réalité tellement d'importance, sont si nombreux que, la plupart du temps, c'est le coup de chance, le hasard qui décident en notre faveur. Ou contre nous. Dans vos romans, par contre, le hasard n'intervient pas, ne joue aucun rôle ; ou alors, s'il intervient tant soit peu, c'est pour aussitôt se travestir en Destin ou en Providence. Avec vous autres, les écrivains, la vérité finit toujours par être sacrifiée sur l'autel des Règles de l'art dramatique. Mais bon sang ! Fichez-les donc en l'air une bonne fois pour toutes, ces sacro-saintes règles ! La vie ne se présente pas comme un simple problème arithmétique ; une affaire ne saurait se régler comme une équation, pour la bonne raison que nous ne connaissons jamais tous les éléments, que nous ne possédons que quelques données seulement, et qui ne sont la plupart du temps jamais que très accessoires. Le grand rôle, c'est pour le hasard, l'imprévu, ce sur quoi l'on ne peut pas compter, la part énorme de l'incommensurable."

Après qu'il eut développé sa thèse générale, véritable satyre du roman policier, le Docteur H.  l'illustra en racontant une histoire bouleversante qu'il avait vécue et qu'il n'était pas prêt d'oublier ; celle de ce curieux pompiste.

Tout commença neuf ans plus tôt.

Le pompiste, de son nom Matthieu, était alors "le colloborateur le plus précieux" du chef de la police de Zurich. "C'était un vrai génie", à tel point qu'il avait été désigné par le gouvernement helvétique pour remplir une mission exceptionnelle en Jordanie. Matthieu, criminaliste d'élite, devait aider la police jordanienne à réorganiser sa sûreté d'Etat. Mais, alors qu'il était sur le point de partir à Amman, Matthieu dut s'occuper d'une affaire particulièrement troublante.
Deux jours seulement avant son départ de Suisse, il reçut en effet un appel téléphonique en provenance de Mägendorf, un petit village situé au fin fond de la campagne zurichoise. Von Gunten, un marchand ambulant connu des services de police, avertit l'inspecteur général Matthieu qu'il avait retrouvé le cadavre d'une petite fille dans les bois. Ce qui, comme à l'accoutumée, n'émut que très peu Matthieu. Quelle qu'était les victime, il aimait traiter les affaires qui lui était confiées avec distance et froideur. Matthieu, en professionnel, téléphona donc de suite à la police de Mägendorf pour mettre Von Gunten sous surveillance en attendant qu'il n'arrive lui-même sur place.
La fillette, qui gisait sous des buissons, à la lisière de la forêt,  fut rapidement identifiée. Il s'agissait de la petite Gritli Moser.  Elle a été tuée par un coup de rasoir à la gorge, après, semblerait-il, avoir mangé du chocolat. Nul doute, pour Matthieu, qu'un obsédé sexuel se cachait derrière ce crime odieux.
Puis, il lui revint la délicate tâche d'aller prévenir les parents de la petite fille assassinée, qui habitaient à l'écart de Mägendorf, en pleine campagne.

- On a trouvé le corps dans les bois près de Mägendorf, dit-il péniblement.
Moser ne fit pas un mouvement. Dans l'encadrement de la porte, la femme en jupe rouge ne bougea pas non plus. Mais Matthieu vit la sueur inonder soudain le visage exsangue de l'homme, ruisseler de son front et dans les rides de ses joues. Il eût voulu détourner les yeux, mais il resta comme fasciné par ce visage blanc et ruisselant. Un long moment, les deux hommes demeurèrent ainsi les yeux dans les yeux, face à face
.

Après cette douloureuse annonce, la mère de Gritli interpela le commissaire Matthieu.

- Qui est l'assassin ? demanda-t-elle.
- C'est ce que je vais découvrir, madame Moser.
La femme leva les yeux sur lui, le perçant d'un regard presque menaçant, tant il était direct.
- C'est sûr, cela ? Vous le promettez ?
- Je le promets, madame Moser, prononça le commissaire, pressé tout à coup de s'en aller, de n'être plus là.
- Sur votre âme ?
Le commissaire resta tout interdit.
- Sur mon âme ! finit-il par jurer. Il n'avait pas le choix.
- Alors partez maintenant, commanda la femme. Vous avez juré sur votre âme.

Matthieu avait promis. Il se sentait désormais obligé de retrouver le meurtrier de Gritli Moser, quelle que puisse être l'énergie, tant physique que morale, qu'il lui faudrait déployer.
Pendant ce temps, les rumeurs allaient bon train au village. Von Gunten apparaissait comme le coupable idéal. Non seulement, il avait été mis sous surveillance par la police, mais, en plus, c'était un colporteur de passag -un étranger- déjà inculpé dans le passé pour des histoires de moeurs à l'encontre d'une adolescente âgée de 14 ans. La population se mit donc à réclamer sa tête. Justice devait être rendue.
Des heurts éclatèrent à Mägendorf entre villageois et forces de police, mais Matthieu, grâce à son calme légendaire, réussit à soustraire Von Gunten à la vindicte populaire. De retour à Zurich, Von Gunten, qui n'avait de cesse de clamer son innocence, fut interrogé jour et nuit. ll répétait inlassablement qu'il n'avait fait que s'assoupir près du bois et, c'est après s'être réveillé qu'il avait trouvé le corps de la fillette. Rien d'autre. Mais, les policiers étaient convaincus de sa culpabilité. Ils menaient interrogatoires sur interrogatoires. A bout de forces, Von Gunten finit par avouer son crime. Peu après, il se pendit dans sa cellule. Affaire classée.

Sauf pour Matthieu.

Au moment d'embarquer pour Amman, il fut assailli par un remords en voyant un groupe de jeunes enfants déambuler dans l'aérogare. Et si le tueur n'était pas le colporteur ?
La veille de son départ, en interrogeant la petite Ursula, la meilleure amie de Gritli, il découvrit en effet un détail très important. Gritli aurait eu pour ami un géant qui lui donnait des petits hérissons. Et, si l'on ajoute à cela le fait que deux autres fillettes blondes, vêtues d'habits rouges, tout comme l'était Gritli Moser, ont été tuées quelques années auparavant dans des circonstances similaires, il ne faisait aucun doute pour Matthieu que le tueur n'était pas le colporteur, mais bel et bien un dangereux tueur en série. Il lui apparaissait donc clairement que sa mission n'était pas de former la police jordanienne, mais de protéger les petites filles de ce criminel toujours en liberté. Matthieu quitta l'aéroport et retourna au siège de la police de Zurich.
Le chef de la police n'en crut pas ses yeux : Matthieu avait désobéi à un ordre et provoqué des tensions diplomatiques entre la Suisse et la Jordanie. Il lui intima l'ordre de retourner immédiatement à l'aéroport et de prendre le prochain vol pour Amman. Mais, la mission en Jordanie était le cadet de ses soucis à présent. Ce que Matthieu voulait, c'était tenir sa promesse et retrouver l'ignoble énergumène qui s'était rendu coupable de crimes si terribles. Il devait toutefois faire face à deux problèmes de taille. D'une part, Matthieu ne pouvait plus enquêter officiellement puisque il s'était vu signifier qu'il ne faisait plus partie de la police cantonale de Zurich et, d'autre part, il n'était pas question pour les autorités de rouvrir cette affaire qui était une affaire classée.
Mais, c'était sans compter sur la ténacité de Matthieu. Il devait tenir sa promesse coûte que coûte.

S'en suivit une quête effreinée qui conduisit Matthieu aux portes de la folie.


Jusqu'en mars dernier, je ne connaissais Friedrich Dürrenmatt que de nom. Jamais je n'avais lu l'un de ses récits ou l'une de ses pièces de théâtre.
Mais, en mars dernier, j'ai décidé de franchir le pas. C'est ainsi que, par une belle journée printanière, alors que je flânais au second étage de la célèbre librairie Gibert Joseph, boulevard St Michel à Paris, je me suis acheté le roman intitulé La Panne, l'un des romans les plus connus de ce grand écrivain suisse.
Il m'a fallu cependant pas moins de trois mois pour prendre le temps de lire ce roman.  Et, je dois l'avouer, qu'ai-je regretté de ne pas l'avoir lu avant ! Depuis des mois, j'étais à la recherche d'un roman bien écrit, complexe dans sa simplicité, qui pouvait se lire d'un trait.
La Panne est l'histoire d'Alfredo Traps, un représentant de commerce d'une grande marque de lingerie, bon vivant et un peu simplet, qui tombe en panne près d'un petit village suisse.  L'unique hôtel du village complet, un juge à la retraite lui offre l'hospitalité pour la nuit et l'invite à dîner. Trois autres personnes sont conviées à ce dîner : un ancien procureur, un ancien avocat et un personnage étrange qui reste très discret. Les quatre compères vont alors révéler à Traps le jeu auquel ils aiment s'adonner quand ils sont tous ainsi réunis : ils refont des procès célèbres ou bien font celui de leur invité... Ce soir-là, ils vont donc s'amuser à faire le procès d'Alfredo Traps, qui trouve le jeu plutôt drôle et ce d'autant plus qu'il n'a rien à se reprocher. Du moins, c'est ce qu'il affirme...
Une fois que vous avez commencé à parcourir les pages de ce roman, vous n'avez qu'une envie, celle de terminer le livre sur-le-champ ! Friedrich Dürrenmatt manie à la perfection l'art du suspens. Il sait tenir son spectateur en haleine. Quel crime va être imputé à Alfredo ? Est-ce un simple jeu ou bien est-ce un vrai procès ? Seules les dernières lignes du roman mettent fin au questionnement du lecteur. Et que dire des réflexions profondes sur la Justice ! Ce roman est une pure merveille.
Alors, comment aurais-je pu m'arrêter en si bon chemin ? Comment aurais-je pu m'arrêter de lire les écrits de Dürrenmatt ?

Toujours à Paris, toujours chez Gibert Joseph, toujours au deuxième étage, mais au début de l'été cette fois-ci, je me suis empressé d'acheter un autre roman, La Promesse, qui compte également parmi ses livres les plus célèbres
Et, autant le dire tout de suite : Friedrich Dürrenmatt y atteint la perfection (et je pèse mes mots). 
Certes, La Promesse est, au demeurant, la transcription fidèle d'un monologue - somme toute imaginaire - qu'a tenu un policier-chauffeur à un écrivain-passager, le temps d'un trajet en voiture entre Coire et Zurich. L'écrivain-passager, le narrateur de La Promesse, ne fait donc que rapporter les propos et avis du Docteur H., un policier désabusé par les nombreux mensonges véhiculés dans les romans policiers traditionnels. Cela paraît banal et l'est à plusieurs égards. Mais, cela l'est moins si l'on songe aux romans policiers classiques qui font entrer immédiatement le lecteur dans le coeur du sujet. Car voilà bien la particularité de ce roman : Friedrich Dürrenmatt y mène de front deux narrations - pour mieux maintenir le suspens et impressionner son lecteur.
Il n'a en effet de cesse de jongler entre l'histoire du crime à proprement parler (qui captive totalement le lecteur) et l'opinion du Docteur H. sur l'histoire.  Friedrich Dürrenmatt fait effectivement en sorte que le chef de la police zurichoise, en tant que témoin direct de l'enquête, donne ses impressions sur l'affaire Gritli Moser. Cela lui permet d'entrecouper le récit du crime d'anecdotes savoureuses qui n'ont pour effet que de faire croître chez les lecteurs l'envie de connaître la fin au plus vite. Ainsi, entre deux digressions du Docteur H. sur la vie de Matthieu ou sur son expérience personnelle, F. Dürrenmatt dévoile les détails importants de l'affaire; des détails dont d'ailleurs il aime être assez avare au moment où il devrait, au contraire, les énoncer. Il aime effectivement décaler le plus possible la révélation des points primordiaux et ce pour notre plus grand bonheur évidemment puisque cela est gage d'un récit à suspens réussi ! A côté de cela, l'opinion du Docteur H. sur l'histoire sert également à Friedrich Dürrenmatt  pour mener à bien son projet de réflexion autour du roman policier. En effet, en tant que grand connaisseur des affaires policières et pourfendeur du roman policier classique, le Docteur H. donne des conseils de rédaction à l'écrivain afin de rendre son hypothétique roman sur l'affaire Moser attrayant.  Ainsi, vous avez parfois l'impression d'être aux premières loges de la génèse du futur roman policier que l'écrivain-passager rédigera - semblerait-il- dès son arrivée à Zurich. A certains moments, il ne vous semble donc pas lire un roman policier mais une étude sur ce que devrait être un bon roman policier.  Tout simplement brillant. 


A première vue, il serait toutefois permis d'être sceptique quant à ce que préconise le Docteur H.  Si l'on s'en tient en effet à sa conception du roman policier, ce dernier devrait traduire la réalité et non pas être une oeuvre de fiction. Il ne s'agirait donc plus d'un roman, mais -c'est là qu'est l'os- du compte-rendu bête et méchant d'une enquête policière. Et, le hasard devrait être considéré comme une donnée primordiale dans une enquête policière. (Ce à quoi on pourrait d'ailleurs s'empresser d'opposer ce postulat nietzschéen : "Kein Sieger glaubt an den Zufall." - Nul vainqueur ne croit au hasard...).
Il n'en reste pas moins que la façon dont Friedrich Dürrenmatt mène son livre laisse peu de place à ces critiques : seule la résolution de l'affaire -parmi toutes celles que soumet l'ex-chef de la police zurichoise à l'écrivain pour rendre le roman palpitant- qui met en jeu le hasard ravit le lecteur car elle est inattendue et originale. Ce qui conforte encore plus les affirmations du Docteur H. La réalité peut être plus saisissante que des faits tout droit sortis de l'imagination des écrivains. Même si l'affaire Gritli Moser est, bien entendu, tout droit sortie de l'imagination de F. Dürrenmatt...
Oui, l'affaire Moser est une affaire fictive qui pourrait prêter le flanc à la critique. Les commissaires en chair et en os - les Docteurs H. de notre monde réel- trouveraient certainement des choses à redire sur le déroulement de l'enquête ou sur le personnage de Matthieu ; un vrai personnage de roman - remarquablement façonné - qui, au départ raisonnable, se laisse guider par la passion et bascule dans la folie. Il est indéniable que le roman reste en fait plus intéressant que la réalité, contrairement à ce que F. Dürrenmatt voudrait sournoisement nous faire croire.
F. Dürrenmatt sait se jouer à merveille de son lecteur et le mener là où il l'entend  : dans un monde à la frontière de la réalité et de la fiction, où le lecteur est d'autant plus désorienté qu'il se laisse absorber par une intrigue qui se veut plus vraie que vraie alors qu'elle n'est que pure invention.

Friedrich Dürrenmatt est un écrivain épatant, La Promesse un chef-d'oeuvre méconnu.

Et dire que ce diamant de la littérature germanophone est introuvable dans les principales librairies auvergnates...

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