Monsieur Touriste est heureux.
Il est parti en vacances depuis bientôt une semaine. Loin de son boulot qu'il déteste (et surtout de Paul, son abruti de collègue), il n'est plus stressé mais enfin quiet avec, en prime, sa
petite famille à ses côtés.
Aujourd'hui, il désire aller visiter un petit patelin perdu dans la campagne. Il a besoin d'authenticité. En plus - génial ! -, une foire médiévale se déroule dans ce village. Cela ne
pourra que pimenter ses vacances. Toute sa famille sera aux anges. Quelle occasion ! Jamais il ne pourra lui faire vivre, à si peu de frais, un tel retour dans le passé lorsqu'ils seront de
retour en région parisienne. Et puis, ça fera quelquechose à raconter au bureau, à la pause café. Aux femmes, il pourra parler des troubadours et de leurs spectacles. Aux
hommes, de la femme-sorcière au pantalon de cuir très moulant.
Mais, en attendant d'être de retour, il est satisfait de montrer à ses enfants la vie de leurs lointains ancêtres.
Nul doute que les enfants Touriste s'amuseront bien. Le gamin idéalisera les chevaliers et n'aura plus qu'un seul but dans la vie, celui de s'armer d'une épée et d'un bouclier pour
aller affronter des brutes en ferraille. La gamine, elle, fantasmera sur les jolies robes et se rêvera princesse. Belle leçon d'Histoire.
Quant à Madame Touriste, Monsieur Touriste sait que la foire lui plaira. Elle s'arrêtera devant toutes les échoppes artisanales et achètera une jolie broche qui, fabriquée en
Chine, lui sera vendue dix fois plus cher que chez Tati. Que voulez-vous, l'artisanat médiéval a un coût.
Monsieur Lanceur de Flammes est heureux.
Cela fait longtemps qu'il fréquente les foires médiévales. Il y passe même tous ses printemps et tous ses étés depuis qu'il a dix-sept ans. Il faut dire qu'il n'aime pas la société dans laquelle
il vit. Trop cruelle. Il n'a jamais pu y trouver sa place. Et si d'aventure il cherche effectivement à la trouver, il est sûr d'être relégué tout en bas de l'échelle sociale.
Alors, quoi de plus normal que de la fuir. Autant jouir d'un peu de prestige dans une société décalée et y jouer un rôle que l'on aime que de devoir affronter les difficultés propres à
notre siècle. Puis, de belles touristes, célibataires ou accompagnées par des maris qu'elles n'aiment plus, ne sont pas insensibles à son charme d'homme viril qui semble tout droit
venud'un autre temps. Les soirées et les nuits de Monsieur Lanceur de Flammes sont riches en aventures.
Monsieur le Maire est heureux.
Il a réussi à donner une dimension internationale à son bourg longtemps resté endormi. Il a enfin su mettre la richesse du patrimoine communal au service de l'essor du commerce local. Le
boulanger de la place de l'Eglise et le gérant du Grand Hôtel ne manqueront pas de voter pour lui aux prochaines élections.

Dépaysement voire fuite pour les uns, commerce pour les autres : tout le monde semble trouver son compte à la foire médiévale.
Et personne ne semble se rendre compte que l'on glorifie un sombre millénaire durant lequel la population européenne a cotoyé les ténèbres. Comment peut-on, deux-cent vingt ans après la prise de
la Bastille, glorifier la vie moyen-âgeuse ? On peut certes vouloir fuir notre société ou contribuer au développement touristique d'un site médiéval exceptionnel. On peut vouloir assouvir
nos désirs. Mais, on ne doit pas pour autant célébrer l'une des pires époques que les hommes aient connue . On a le droit de réfléchir. Et on a d'autant plus le droit de réfléchir que
souvent, lors de ces foires médiévales, on idéalise ce que le Moyen-Age a pu être. Comment peut-on faire ainsi abstraction de l'Histoire en pensant
benoîtement que revivre le Moyen-Age, c'est se déguiser en comte, en duchesse, en curé ou en troubadour en oubliant le servage et les épidémies, quelles soient d'ailleurs de peste ou
chrétiennes ?
Oui, nous avons le droit de vouloir fuir ou de gagner de l'argent.
Non, nous ne pouvons pas moralement fantasmer l'Histoire, la ré-écrire à notre guise et n'en retenir que les moeurs les plus romantiques (privilèges partagés par une toute petite minorité de la
population médiévale).
Alors, que faire ?
Les organisateurs des foires médiévales se verraient bien inspirés de cesser de faire croire que le Moyen-Age, c'est la vie de la Belle-au-Bois-dormant ou celle du roi Arthur. lls
devraient montrer quelle était la vraie vie de la grande majorité de la population : dénuement, pauvreté, exclusion, esclavage. Il devrait y avoir beaucoup plus de gueux ou de serfs qui
déambulent dans les rues. La foire serait plus fidèle à l'Histoire.
Autre proposition : célébrer une autre
période. Pourquoi en effet ne pas mettre en avant par exemple la Révolution française à travers des journées révolutionnaires ? C'est si rare en France.
Nous devrions être fiers de nos ancêtres qui se sont libérés du joug d'un tyran et de son clan. Nous devrions être fiers de vivre dans l'une des plus anciennes démocraties
d'Europe et du monde.
Et, bien au-delà (car il ne s'agit pas de sombrer dans du nationalisme primaire), il faudrait célébrer ce qu'il y a d'universel dans la pensée de Voltaire ou de Rousseau, dans l'héritage de
1789, le mettre en exergue et le partager avec le reste du monde.
Tout le monde y trouverait son compte et justice serait (enfin) rendue à l'Histoire.