Il est difficile de se lancer dans l'entreprise qui consisterait à
faire un résumé de cette oeuvre philosophique majeure de Platon, tant le défi serait grand à relever. Ce billet sera donc peu ambitieux et tâchera seulement de donner les grands traits de
l'argumentation des idées développées dans ce texte sans apporter plus de précisions quant aux réflexions annexes (qui, pour certains, peuvent être considérées comme
primordiales).
Où, quand et
qui ?
Le Banquet de Platon prend place à Athènes, dans la maison d'Agathon, jeune poète
doué d'une très grande beauté, fin janvier-début février 416 av. J.C. Agathon (trente ans) vient de remporter sa première victoire en tant que poète tragique. Il a
effectivement gagné le concours de tragédies aux Lénéennes. Pour fêter cette victoire, il décide d'organiser un banquet en présence de personnalités. Sont invités, entre autres, Phèdre
(trente-quatre ans), Pausanias (environ cinquante ans, amant d'Agathon), Eryximaque (environ trente ans, médecin), Aristophane (cinquante-et-un ans, le plus grand poète comique de l'ancienne
comédie), Socrate (cinquante-trois ans, philosophe) et Alcibiade (environ trente-cinq ans, général et homme politique athénien dont le tuteur fut Périclès, bien-aimé de Socrate). Ce
sont ces sept personnages qui, à l'initiative de Phèdre, vont être amenés, tour à tour, à devoir faire l'éloge du Dieu de l'Amour, Eros.
Platon ne nous décrit pas ce banquet de façon directe. Le récit de ce banquet est effectivement rapporté (à des inconnus ou bien à, nous, lecteurs ?) par Appolodore, le
narrateur, qui se rappelle l'entrevue qu'il a eue avec Glaucon ; entrevue au cours de laquelle, sur demande de Glaucon, Appolodore a fait le récit du banquet en se rappelant ce
qu'Aristodème (témoin direct du banquet puisqu'il y a été invité par Socrate, son bien-aimé) lui en a dit tout en sachant qu'Aristodème est l'unique source depuis laquelle on a eu
connaissance de ce banquet.
Quoi ?

Banquet est un terme trop général pour désigner ce de quoi il en retourne dans ce livre. En effet, le banquet d'Agathon
n'est pas retranscrit dans sa globalité. Seul le second moment, le moment où les invités se mettent à discourir sur Eros, est retranscrit . Ce moment est appelé le sumposion
("beuverie en commun"). Il succède au deîpnon, le repas à proprement parlé au cours duquel les convives mangent sans boire.
Lors du sumposion, les convives, couchés sur des lits disposés en rectangle, boivent, parlent, chantent ou bien font des libations aux dieux. C'est un moment important de sociabilité
dans la Grèce antique. C'est une véritable institution.
Que disent-ils ?
Phèdre est le premier à qui il incombe la tâche de faire l'éloge d'Eros. Pour Phèdre, Eros, le plus ancien des Dieux, inspire ce qui est le
plus important dans la vie à savoir avoir un amant puis un bien-aimé de valeur. L'amour est primordial et l'est d'autant plus qu'il guide l'homme qui cherche à vivre comme il faut. De
plus, un homme qui a un amant n'aura jamais un comportement honteux ni ne fera preuve de lâcheté devant son amoureux. Ainsi, la meilleure armée du monde serait celle composée de couples
d'hommes amoureux qui se montreraient toujours vertueux l'un envers l'autre sur le champ de bataille. Et, un amoureux n'hésite pas à mourir par amour pour l'autre, ce que les Dieux
récompensent au plus haut point. Ce qu'Eros inspire a une très grande valeur aux yeux des Dieux.

Puis, c'est au tour de Pausanias de faire l'éloge d'Eros. Il commence par
préciser qu'il n'y a pas qu'un seul Eros mais deux puisqu'il existe deux Aphrodites.
D'un côté, il existe un Eros "vulgaire" . Il est censé inspirer les gens de peu, les gens ordinnaires. Ces personnes, de femmes plus que des garçons, des corps plus que des âmes, choississent au
hasard les personnes les moins intelligentes et ils font l'amour sans se demander si leur action est bonne ou non. Vous aurez compris qu'il s'agit de l'amour physique et superficiel.
De l'autre côté, se trouve l'Eros dit "céleste" qui s'adresse aux garçons uniquement. Il sagit de l'amour des hommes pour les hommes vu que le sexe mâle est considéré comme le sexe qui a le plus
de vigueur et d'intelligence. Les hommes qui s'éprennent des jeunes garçons doivent seulement les aimer quand ceux-ci commencent à faire preuve d'intelligence (quand la barbe commence à
pointer le bout de son nez). Ils doivent les aimer pour leur intelligence et leur esprit, non pas pour leur beau corps de jeunes hommes comme le font les amants vulgaires.
L'homosexualité n'est pas honteuse dans certaines cités grecques mais elle est considérée comme telle par les Barbares, qui ont proscrit l'homosexualité car ils trouvaient dangereux que puissent
naître des liens aussi forts entre deux hommes qui devenaient, au contact l'un de l'autre, des hommes très cultivés et donc devenaient des menaces pour le pouvoir des tyrans.
Vue de Grèce, l'homosexualité est belle mais pour la comprendre, il faut bien prendre en considération les trois points souvent :
- il faut mieux aimer ouvertement qu'en cachette et il faut mieux aimer les jeunes gens de meilleure famille et de plus haut mérite.
- celui qui est amoureux reçoit des encouragements c'est à dire que s'il fait une conquête, c'est une belle chose mais s'il échoue, la honte s'abat sur lui.
- il a liberté d'entreprendre une conquête même si pour cela il adopte une conduite extravagante qui serait blâmer en d'autres circonstances que l'amour. Il rentre dans une forme d'esclavage, qui
serait intolérable en d'autres moments. En effet, pour séduire un homme, un amoureux peut employer les moyens qu'il veut (quitte à ramper au pied de l'aimé) mais, par exemple, s'il tente
d'obtenir de l'argent en séduisant un homme de cette façon, alors, ce comportement est inadmissible car il n'y a pas d'amour à la clé. Et, l'amoureux peut transgresser le serment d'amour qui est
loin d'être intangible. Les Dieux le lui permettent.
L'homosexualité semble être donc bien acceptée en Grèce comme un comportement normal. Cependant, il est inquiétant de voir que les reproches qui sont faits dans la société aux comportements
homosexuels ne sont pas vigoureusement contrés par les amants et les aimés qui laissent faire passer l'homosexualité pour quelquechose d'infamant.
Donc, un homme ne doit pas aimer un autre homme pour son physique ou pour son argent. Cela est honteux et relève de la vulgarité. En revanche, un homme, qui s'éprend d'un autre homme dans
l'optique d'acquérir plus de connaisances et de devenir un homme meilleur, est un homme vertueux. Si l'aimé est en quête de vertu et d'intelligence auprès de son amant, alors c'est un noble
amour. L'amour de l'aimé doit toujours être guidé vers la connaissance. L'amant et l'aimé doivent tendre vers le même but qui est de faire en sorte que le jeune homme acquiert plus de savoir
grâce au partage que son amant fera de son propre savoir et de ses propres connaissances.
Après ce long éloge fait par Pausinas, Eryximaque prend la parole. Selon lui, il est bien de considérer qu'il existe deux Eros mais il ne
faut pas limiter son pouvoir aux êtres humains puisque l'amour se retrouve en toutes choses. Il prend l'exemple de la médecine. Il faut favoriser ce qui est beau dans le corps humain et lutter
contre ce qui est mauvais. Un bon médecin est celui qui arrive à faire d'un corps malade un corps sain et beau, celui qui arrive à faire émerger dans un corps l'Eros céleste et à en chasser
l'Eros vulgaire. Le médecin est gouverné par l'Eros céleste. Il fait ressortir l'hamonie, la concorde, l'amour mutuel entre les différentes parties qui s'opposent comme le sec et l'humide par
exemple. Il en va de même en musique. En effet, grâce à l'art musical qui procède de l'amour, les sons aiguës et graves qui ultérieurement s'opposaient, ainsi que les sons lents et rapides,
s'harmonisent. De nouveau, il y a concorde et amours mutuels grâce à l'Eros céleste. Cependant, même si l'on favorise toujours l'Eros céleste qui est facteur de régulation harmonieuse dans la
nature, il ne faut pas nier que les deux Eros co-existent et quand l'Eros vulgaire prend le pas sur l'Eros céleste, cela peut mener à la catastrophe comme dans le cas des épidémies. Par ailleurs,
les hommes sont pieux quand il existe un lien d'amour entre les Dieux et les hommes. Eros est indispensable au lien entre êtres humains et divins.
Eros est le plus puissant. La justice et la modération procurent le bonheur et rendent possible le commerce, l'amitié les uns avec les autres et aussi avec les Dieux.
Son hoquet terminé, Aristophane s'acquitte à son tour de sa tâche.
Les hommes ne se rendent pas compte du pouvoir d'Eros car sinon ils lui auraient érigé beaucoup plus d'autels et de temples. Eros est l'artisan du bonheur des hommes, il soigne leurs maux. Pour
bien comprendre ce qu'est le pouvoir d'Eros, il faut revenir aux origines de l'homme. Jadis, il existait trois catégories d'êtres humains : les hommes descendant du Soleil, les femmes descendant
de la Terre et les androgynes descendant de la Lune. Chacun de ces êtres humains avait quatre mains, quatre jambes, quatre oreilles, deux sexes et deux visages. Mais, ces êtres étaient orgeilleux
et ils décidèrent un jour de s'en prendre aux Dieux. Zeus, affolé, fit le choix de les couper en deux. Il avait effectivement tout à y gagner : les êtres humains seraient affaiblis et
les Dieux recevraient deux fois plus d'offrandes.
Au début, chaque moitié cherchait celle avec qui elle formait naguère un tout. Une fois qu'elles se furent retrouvées, elles se contentaient de rester ensemble sans boire ni
manger et elles périssaient. C'est alors que Zeus décida de placer le sexe à la place où nous le voyons aujourd'hui et non plus à l'extérieur. Ainsi, un homme et une femme pouvaient
procréer. Alors les hommes qui aimaient les femmes et les femmes qui aimaient les hommes (provenant de l'être androgyne), pouvaient faire des enfants tandis que les hommes qui aimaient les
hommes enfantaient, eux, l'esprit.
Chaque moitié cherche son autre moitié pour ne former plus qu'un tout, comme avant. Quand les deux moitiés sont en présence l'une de l'autre, elles sont frappées par un extraordinnaire sentiment
d'affection, d'apparentement et d'amour. Voilà ce qu'est l'oeuvre d'Eros.
Aristophane n'a que peu de considération pour les êtres humains qui descendent des androgynes vu que de cette espèce sont nés les maris et femmes volages. En revanche, il s'attarde sur les
hommes qui recherchent des hommes. Deux hommes qui passent leur vie ensemble ne le font pas que pour la jouissance sexuelle mais ils voudraient simplement se fondre l'un dans l'autre pour ne
former plus qu'un seul être. C'est ce souhait de retrouver sa totalité qui est appelé amour.
Il faut vénérer Eros car il guide les hommes et les femmes pour retrouver leur moitié. Grâce à lui, les êtres humains retrouveront l'état qui était le leur avant la colère de Zeus et ainsi
ils vivront heureux et en paix. Les êtres humains ne peuvent connaître le bonheur qu'une fois que l'amour aura triomphé, une fois que toutes les moitiés se seront retrouvées. Eros joue un rôle de
premier plan dans l'accomplissement du bonheur des hommes.

Sur ce, Agathon fait son éloge d'Eros. De prime abord, Agathon dit que les éloges précédentes n'étaient pas des éloges d'Eros. Ces éloges se
concentraient sur ce qu'Eros a fait pour les êtres humains et non sur la nature même d'Eros. Qui est Eros ? Voilà une question à laquelle devrait répondre en premier lieu une éloge de ce
Dieu. Après quoi, il conviendra de discourir sur ce qu'il fait pour les hommes.
Eros est le plus heureux et le plus beau des Dieux. Il fuit aussi la vieillesse et il est le plus jeune car, s'il était le plus vieux, comment est-il possible que les Dieux aient pu
commettre des actes si violents entre eux ? Assurément, Eros est arrivé après la querelle entre les Dieux, sinon, s'il était arrivé avant, aucun doute que la concorde et la paix aient régné entre
eux. Eros établit sa résidence dans ce qui est le plus tendre à savoir dans l'âme des hommes et des Dieux, ainsi vu qu'il est toujours en contact avec ce qu'il y a de plus tendre, Eros
est forcément délicat. Il est ondoyant et gracieux pour entrer et sortir des âmes. Et que dire de son teint si ce n'est qu'il est beau puisqu'Eros vit au milieu des fleurs. Donc, Eros est doué
d'une grande beauté. Il est aussi vertueux.
Eros ne commet ni subit d'injustice. Il ne fait pas non plus appel à la violence car tout le monde, et ce en toutes circontances, prête son concours de plein gré à l'amour. Il est également
modéré et tempérant car il domine les plaisirs et les désirs. Eros est même plus courageux que le plus courageux de tous les Dieux qu'est Arès, le Dieu de la guerre. En effet, Eros possède
Arès par l'amour que ce dernier porte à Aphrodite.
De plus, chaque individu qui est touché par l'amour, par Eros, devient un poète. Et, l'artiste touché par Eros devient célèbre et illustre. Eros est vecteur de création artistique,
d'inspiration. Par exemple, c'est sous l'effet de l'amour qu'Apollon a découvert l'art du tir à l'arc, de la médecine et de la divination. Depuis qu'Eros est apparu, les Dieux se tournent vers
des activités paisibles puisqu'ils sont tous inspirés par lui.
Eros nous emplit du sentiment d'appartenir à une même famille. Les hommes ne doivent pas être des étrangers les uns pour les autres. Il est le meilleur guide des hommes, lui qui inspire la bonté,
la générosité, la bienveillance, la délicatesse, la passion et qui écarte l'agressivité, la méchanceté et la malveillance. Il doit donc être honoré comme il se doit.

Après avoir été applaudi, Agathon laisse la place à Socrate.
Socrate commence par se moquer de ce que les autres viennent de dire. Il pensait qu'il fallait dire la vérité et ne pas prêter à Eros des qualités qu'il n'avait pas en réalité.
Puis, Socrate démonte certaines assertions du jeune Agathon.
Est-il dans la nature d'amour d'être amour de quelqu'un ou de quelquechose ou de personne ou de rien ? Autrement dit, le père est-il père de quelqu'un ou de personne ? La réponse est simple.
S'il est père, il a un fils. Il en va de même de l'amour qui porte sur quelquechose. Par ailleurs, on est toujours en quête de ce que l'on ne possède pas. Il en va ainsi de l'amour. Eros porte
sur quelquechose dont on est dépourvu et que l'on veut c'est à dire qu'Eros aime ce qui lui manque. Or, il aime la beauté. Eros n'est donc pas beau. Et, la beauté étant associée à la bonté, il
n'est pas bon non plus.
Socrate poursuit son discours en rapportant la discussion qu'il a eue avec une certaine Diotime, experte dans le domaine de l'amour. Si Eros n'est ni beau,
ni bon, cela ne veut pas dire qu'il est laid et mauvais. Il existe un état intermédiaire entre le beauté et la laideur, entre la bonté et la méchanceté. Eros n'est ni un Dieu ni un mortel
non plus. En effet, Socrate considère que les Dieux sont beaux et grands ce qui ne peut être le cas d'Eros qui est en quête de beauté et de bonté. Eros est donc quelquechose d'intermédiaire
enre le divin et le mortel : Eros est un dai-mon. Il communique les prières des hommes aux Dieux. Quant à eux, les Dieux entrent en rapport avec les mortels par l'intermédiaire de ce
dai-mon Eros.
Eros est le fruit de l'union entre Poros (en quête de la beauté, viril, vaillant, résolu, savant, grand chasseur) et Pénia (pauvre, mal-propre, va-nu-pieds, ignorante). Eros partage donc tous les
caractères qui sont propres à ses parents.Eros n'est ni un savant ni un ignorant vu que ses deux parents sont l'un et l'autre. Il est entre les deux, en quête de savoir tout comme le philosophe.
L'amour serait philosophe. Bref, on est loin d'un grand et bel Eros ! Diotime se raille de Socrate qui pensait que l'amour était un amour du beau. L'amour est chose bien plus complexe.
S'en suit une théorie sur la procréation. On a vu que l'amour était une quête perpétuelle vers le Beau et le Bien. C'est également l'objet même de l'immortalité. L'être humain veut être
immortel pour laisser une trace de lui et une trace qui soit belle et bonne. L'amour va être son guide dans cette entreprise.
Il s'offre à lui deux possibilités, deux formes de procréation.
Soit un homme et une femme font un enfant. Il s'agit de la procréation la plus banale. L'enfant, avec le patrimoine génétique (pourrait-on dire de nos jours) qu'il hérite de ses parents,
assure un maintien dans le temps de certains traits physiques et de caractère de ses parents.
Soit l'homme est un artiste, un poète par exemple, et ce qu'il procrée n'est point un enfant mais un beau poème dont on se rappelera dans les siècles à venir et qui assure donc à
son auteur l'immortalité qu'il recherche avec tant de vigueur. (L'art est un anti-destin comme l'a dit André Malraux).
Cet homme peut aussi être un savant et alors il veut transmettre son savoir à des hommes plus jeunes. Il accouche de son savoir qu'il transmet aux jeunes et, au contact de ces garçons, il se
rappelle peut-être de choses qu'il avait lui-même oubliées et ainsi ces deux hommes vont faire naître un enfant bien plus immortel qu'un enfant vivant. En effet, par l'émulation
qu'ils suscitent l'un chez l'autre, ils vont faire naître un savoir encore plus grand. Quant à l'homme plus âgé, à travers cet amour qu'il porte pour les jeunes hommes, pour leurs
beaux corps ou leurs belles âmes (et nul doute qu'un homme qui aime vraiment, aime plus l'âme que le corps), il va être en mesure d'atteindre la Beauté. Il découvrira ce qu'est la Beauté en
elle-même. Alors, il compendra pourquoi la vie vaut la peine d'être vécue. L'amour entre hommes est donc la panacée puisqu'il permet d'atteindre l'idée même de Beauté.

Enfin, Alcibiade prend la parole. Ivre, il ne peut se résoudre à faire l'éloge d'Eros. Au lieu de faire un éloge sur Eros, il va faire un éloge guidé par
Eros, guidé par l'amour, puisqu'il va faire un éloge de Socrate, son ancien amant. Il vante son charisme, sa maîtrise de lui et son amour pour le savoir plus que pour la beauté. Il le considère
comme un homme modéré en toute chose et courageux. Selon Alcibiade, Socrate est capable de rester des heures durant debout à fixer l'horizon comme s'il était en quête d'un idéal. Socrate
aurait quelquechose de divin en lui.
Brève analyse
Vous avez très certainement compris que l'amour, qui est l'objet de ses sept discours, ne concerne que l'amour entre hommes, et,
encore faut-il préciser, l'amour entre un homme plus âgé et un homme plus jeune dans le plupart des cas. Ce qui est vanté dans ces différents textes, c'est donc la pédérastie. Certains
qualifieront abusivement cette relation d'homosexuelle. Prenons garde à ne pas nous méprendre sur le sens que revêtait le concept de pédérastie dans la Grèce antique. La pédérastie
est une relation assymétrique entre un jeune adolescent et un homme plus âgé. Seul l'homme le plus âgé avait le droit d'aimer (c'est pour cela qu'on le désigne par le terme
d'erastes, l'amant) et le jeune homme, lui, ne devait jamais prendre de plaisir mais toujours se sentir honoré que cet homme plus âgé prenne du plaisir avec lui et lui transmette
son savoir (c'est pour cela qu'on l'appelle l'eromenos, l'aimé). Rien à voir avec l'homosexualité... Et, Socrate est celui qui définit le mieux l'image que l'on se fait de la
pédérastie : "Ce serait un aubaine, Agathon, si le savoir était de nature à couler de plus plein vers le plus vide pour peu que nous nous touchions les uns, les autres, comme c'est le cas de
l'eau qui, par l'intermédiaire d'un brin de laine, coule de la coupe la plus pleine vers la plus vide". En effet, Agathon considère la pédérastie comme la transmission d'un savoir qui passe d'un
récipient plein (le maître) à un récipient vide (l'élève) et ce par le biais d'un "brin de laine" c'est à dire d'une pénétration phallique. C'est une définition de la pédérastie très
idéalisée mais qui n'en est pas moins bonne et précise.
Alors, me
direz-vous, quelle place pour les femmes dans tout cela ? Il est très peu fait référence à la femme et, à chaque fois que la femme est évoquée, c'est pour l'associer à l'adultère ou à la
banalité. Il faut dire que, dans la Grèce antique, la femme est complètement déconsidérée. Pourtant, il y a bien une femme qui philosophe. Il s'agit de Diotime, qui instruit Platon sur l'amour,
mais elle-même vante la pédérastie comme le plus haut degré de l'amour. Que dire ? Il nous faut respecter le fait que les codes culturels de la Grèce antique sont loin d'être les
nôtres. Vu d'aujourd'hui, on ne peut que regretter que Platon ne fasse pas plus référence aux femmes et ce en de meilleurs termes. Que serait l'amour si la femme n'existait pas ? Pas grand chose,
à la lueur de nos sociétés contemporaines. Cette quasi-absence de la femme rend le discours de Platon plus que caduque.
Il n'en reste pas moins que Platon est un véritable génie si l'on en juge par ces sept discours qui sont tous différents les uns des autres et dans leurs styles et dans leurs contenus.
Platon essaie de s'adapter - et c'est une réussite - à la nature de chaque personnage. Ainsi, par exemple, le discours du médecin Eryximaque se veut plus matériel et concret que celui d'un
artiste comme c'est le cas pour Aristophane ou Agathon, qui se montrent bien plus lyriques dans leurs éloges respectives.
Et, il est aussi agréable de remarquer que les six éloges d'Eros forment en fait trois couples. En effet, au discours de Phèdre, qui considère qu'il n'existe qu'un seul Eros et que ce
Dieu est le plus vieux de tous les Dieux, répond le discours d'Agathon qui considère aussi qu'il n'y a qu'un Eros mais qui le prend, à la différence, pour le plus jeune des Dieux. Quant à l'éloge
de Pausanias, elle établit l'existence de deux Eros tout comme Eryximaque. Cependant, Eryximaque étend son discours à toutes les choses, là où Pausanias se contente d'examiner l'action des
Eros sur l'homme uniquement. Enfin, les deux derniers discours, ceux d'Aristophane et d'Agathon, expriment des points de vue bien moins traditionnels. Pour l'un, l'amour se réalisera quand toutes
les moitiés se seront retrouvées tandis que pour l'autre, l'amour s'accomplit par la procréation. Platon fait montre d'un grand talent d'écrivain.
Contrairement à ce que vous pouvez penser, le Banquet n'est pas difficile à lire. Cette lecture demande simplement beaucoup de concentration. Et,
sur un plan personnel, même si l'on a vu que ce texte comportait des lacunes, le Banquet pourra s'avèrer être une véritable source
d'épanouissement.
Lisez le Banquet (surtout selon l'excellente présentation et traduction qu'en a fait Luc Brisson pour les éditions Flammarion), vous ne serez
vraiment pas déçus !