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Marcel Proust

Syngué Sabour d'Atiq Rahimi (2008)

Publié le 21 Décembre 2008 in Regards sur une oeuvre

J'étais chez Gilbert Joseph. Je cherchais un livre à offrir à ma soeur ainée afin d'agrémenter les derniers mois de sa grossesse par une agréable lecture. Je savais que seuls les livres qui avaient trait au Maghreb ou au Moyen-Orient l'intéressaient. Ainsi j'hésitais entre plusieurs livres. Istanbul d'Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature faut-il le rappeler, aurait pu être un bon choix mais je me suis rappelé que, tout comme moi, elle n'avait guère apprécié son style d'écriture. Puis, j'ai feuilleté un autre livre, celui de Gilbert Sinoué, Le colonel et l'enfant-roi, récemment paru dans la collection Folio. Je ne connaissais pas cet écrivain, mais je savais que son roman, sous-titré Mémoires d'Egypte aurait pu plaire à ma soeur qui a vécu quelques temps dans ce pays.  Tout cela me laissait perplexe et indécis. C'est alors qu'un livre attira mon attention. Comment avais-je pu l'oublier ? Ce n'est pourtant pas faute d'avoir vu son auteur dans toutes les émissions littéraires ! En plus, je savais que ma soeur souhaitait le lire. Il le lui manquait pour compléter la trilogie de ce qu'elle considérait comme les romans les plus intéressants sortis en 2008, aux côtés de Ce que le jour doit à la nuit de Yasmina Khadra et d'Ulysse from Bagdad d'Eric-Emmanuel Schmitt. Ni une, ni deux, je le choississais. C'est ainsi que j'achetais Syngué Sabour (Pierre de patience) d'Atiq Rahimi, le Prix Goncourt 2008.

Le lendemain de cet achat, je décidais de faire d'une pierre (de patience !) deux coups. J'avais en effet 5h de train pour rejoindre le domicile orléanais de ma soeur. C'était largement suffisant pour lire le roman d'Atiq Rahimi qui ne compte que 150 pages.
150 pages. Certes, c'est peu, mais c'est suffisant pour ne pas vous laisser indifférent et surtout pour vous faire réfléchir.

L'histoire se déroule en Afghanistan mais ce pourrait être ailleurs.
Une femme veille son mari. Ce dernier passe ses journées allongé, son regard fixé sur les poutres du plafond. Il ne dit mot, ne fait aucun geste. Il ne laisse transparaître ni émotion ni sentiment. Il semble plongé dans un profond coma.
Avant, c'était un tout autre homme. Il était de tous les combats et était considéré par ses pairs comme un véritable héros. Il a fallu qu'un de ses camarades lui tire une balle dans la nuque pour qu'il se retrouve inerte et sans conscience.
On pourrait penser que sa femme est triste. Certes, elle l'est un peu. Chaque jour, elle égrene inlassablement un chapelet de prières au rythme de la respiration de son mari. Elle voudrait qu'il revienne à la vie. Mais, elle ne sait pas vraiment pour quelles raisons. Elle s'est habituée à lui, c'est tout.  Ils se sont mariés il y a dix ans. Enfin, pour être exact, sa famille l'a forcée à épouser cet homme il y a dix ans. Rien de plus.  Elle n'a pas de lien profond avec cet homme. Elle ne l'a vu que fort sporadiquement puisqu'il passait le plus clair de son temps à s'illustrer sur les champs de bataille. Elle pensait à ce héros mais ne pouvait même pas le voir ni lui parler. Et, les rares fois où il était auprès d'elle, il n'hésitait pas à la frapper au moindre prétexte. Bref, ils sont restés deux inconnus l'un pour l'autre ; lui ne voyant en elle qu'un objet de jouissance qui ne mérite aucune considération, elle étant soumise à lui et ne cherchant qu'à le satisfaire le mieux possible. On est loin de Solal et Ariane. On quitte la sphère des grands amours littéraires pour la dure réalité des couples mariés de force.
Alors, pourquoi, dans de telles conditions, continue-t-elle à maintenir en vie cet homme odieux, à lui mettre deux gouttes de collyre dans chaque oeil et à fournir sa poche de perfusion en eau sucrée ?
Elle se pose cette question un jour et décide de se servir de son mari pour se libérer du joug de ses souvenirs. Elle va effectivement profiter de ce que son mari est dans un état comateux pour le considérer comme une syngué sabour, une pierre de patience. Elle va lui avouer toutes les souffrances qu'elle a endurées tout au long de sa vie par sa faute ou celle d'autres hommes et femmes. Seule avec lui, dans cette chambre perdue au milieu des combats, elle va se livrer, pour la première de sa vie. Enfin, elle va être libre de dire ce qu'elle pense et de porter à voix haute un jugement sur ce que ses parents lui ont fait subir.
C'est le principe même d'une pierre de patience à qui l'on dévoile tous ses malheurs, tous ses  maux et qui finit par éclater pour les faire disparaître à jamais.
Cette syngué sabour à visage humain va-t-elle être efficace ? A vous d'aller le découvrir par vos soins...


Pour tout vous dire, je n'avais pas vraiment envie de lire ce roman. Il me semblait que les membres du Jury Goncourt avaient fait preuve d'une fausse bonne conscience en décernant le prix littéraire le plus prestigieux  de la langue française à un écrivain non pas pour son style (supposé simple et sans originalité) mais pour la cause qu'il défend, à savoir celle des femmes soumises à leur mari par le poids de la tradition et ce notamment dans les pays musulmans. Et, n'oublions pas aussi que le Prix Goncourt a été décerné dans des circonstances historiques qui sont loin d'être anodines. En effet, la nomination a eu lieu à peine une semaine après l'élection de Barack Obama ; un moment où tous les médias vantaient les richesses et les bienfaits de la diversité. De là à penser que le choix d'Atiq Rahimi, écrivain franco-afghan, était un effet de mode, il n'y avait qu'un pas...

Mais, je le reconnais : j'ai eu tort. Syngué Sabour est un très bon roman.

L'intégralité du récit prend place dans une seule et même pièce, la chambre où se trouve le mari. Tout est perçu depuis ce lieu, d'autant plus simple dans son ameublement qu'il nous rappelle la vie sans fantaisie ni extravagance de la femme, d'autant plus calme que le mari est dans le coma, d'autant plus esseulé qu'il évoque la solitude de cette femme face à son désarroi. C'est donc dans ce lieu, en apparence apaisé, que la femme livre des propos marquants, forts qui sont aussi puissants que les détonations d'armes à feu qui se produisent à l'extérieur.  Ce monologue d'une femme qui s'est tue toute sa vie et qui exprime par des mots sa souffrance est bouleversant. Il ne fait aucun doute qu'Atiq Rahimi a réuni tous les éléments pour que le lecteur soit touché par ce que la femme dévoile au fur et à mesure que progresse la lecture de ce roman. Humiliation. Assivilissement de la femme à l'homme. Viol approuvé par la tradition.  Il semble clair que ce récit est un virulent plaidoyer pour les droits de l'homme ou plutôt pour les droits de le personne humaine comme aime à le nuancer Stéphane Hessel, ce diplomate nonagéaire qui a aidé à rédiger la Déclaration universelle des droits de l'homme il y a de cela soixante ans, en 1948.
Ce huis-clos est très efficace pour dénoncer la condition des femmes écrasées sous le poids de coutumes imperméables aux droits de la personne.

A lire.

p.s. : Comme souvent, la lecture d'un livre ne nous atteint pas là où on l'aurait penser. Il faudrait retenir de ce livre la souffrance des femmes soumises dans des pays où les droits de la femme sont tabous. Pour ma part, je ne peux pas ne retenir que cet aspect-là. Je me suis senti concerné par une autre dimension de ce roman qu'est la pierre de patience à proprement parler. Aucune comparaison ne peut être envisagée entre cette femme qui a connu la soumission toute sa vie et moi-même, fils de l'Occident éclairé. Il est évident que ma douleur est à bien relativiser par rapport à la sienne. Mais, j'ai aussi mon lot de malheurs. Et comme elle, je l'ai déversé à une personne, l'accablant ainsi de tous mes maux. Elle a croulé sous le poids de ces révélations voire de ces élucubrations si bien qu'elle a éclaté. Et, je ne m'en sens pas mieux pour autant. Loin delà. Je regrette de l'avoir pris involontairement pour ma syngué sabour. Je devais en avoir certainement besoin sur le moment, ma coupe devait être pleine. Mais, je sais que cette personne représente bien plus pour moi qu'une simple pierre de patience. Elle me manque aujourd'hui et j'espère que je la retrouverais pour de nouveau partager avec elle.

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A
Je ne connaissais pas ce bouquin ( je ne suis pas vraiment en phase avec l'actualité culturelle française !), il faudra que je le lise cet été !<br /> Toutes mes félicitations à ta sœur au passage.<br /> Bises
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