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Marcel Proust

Inconnu à cette adresse de Kreyssmann Taylor (1938)

Publié le 25 Novembre 2008 in Regards sur une oeuvre

Publié en 1938 dans la revue américaine Story Magazine, Inconnu à cette adresse (Address Unknown) a immédiatement connu un succès incroyable, d'abord outre-Atlantique puis dans le monde entier, qui a placé aujourd'hui son auteur, Kreyssmann Taylor, au rang des grands écrivains américains. Il n'y a en effet aucun doute : Kreyssmann Taylor est une grande femme de lettres.

Inconnu à cette adresse est une nouvelle épistolaire. Il s'agit donc d'un échange de lettres courtes entre deux amis.
Dit comme cela, il n'y a rien d'extraordinnaire. Et pourtant, cette correspondance épistolaire est loin d'être banale.
Max Eisenstein et Martin Schulse sont des associés de longue date dans une affaire prospère de vente de tableaux à San Francisco, en Californie. Ils sont d'excellents amis. Ils se considèrent comme des frères.
Max est juif et célibataire. Martin est allemand, marié et a quatre enfants. Ce dernier décide de retourner dans son pays d'origine, l'Allemagne, au cours de l'année 1932, laissant son comparse Max seul pour gérer leur commerce. C'est ainsi que débute une correspondance entre ses deux hommes. La première lettre est envoyé par Max le 12 novembre 1932, la dernière, le 3 mars 1934, toujours par Max.

Cela ne vous aura pas échapper que cette période est très importante dans l'histoire allemande puisqu'il s'agit de la prise de pouvoir d'Adolf Hitler, qui devient Chancelier, rappelons-le, le 30 janvier 1933.
Au travers des 24 lettres que s'envoient Max et Martin, le lecteur se rend au fur et à mesure compte que l'Allemagne est en train de basculer dans le nazisme et est en train de devenir une dictature. Martin est évidemment le témoin puis l'acteur de ce grand bouleversement que l'Allemagne connaît au début des années 30.
Martin doute d'abord qu'Adolf Hitler soit le chef tant espéré par la population allemande (qui vient d'être ébranlée par la crise économique de 1929) qui refera de l'Allemagne un pays riche et puissant. Mais très vite, Martin s'enthousiasme pour Hitler et tout ce qu'il représente c'est à dire la fierté d'être Allemand et le désir de redresser l'Allemagne après tant d'années vécues dans la honte et la misère. Très vite aussi, il fera sien le discours antisémite de la propagande nazie alors que son meilleur ami est lui-même juif...

"En ce qui concerne les mesures sévères qui t'affligent tellement, je dois dire que, au début, elles ne me plaisaient pas non plus ; mais j'en suis arrivé à admettre leur douloureuse nécessité. La race juive est une plaie ouverte pour toute nation qui lui a donné refuge. Je n'ai jamais haï les Juifs en tant qu'individus - toi, par exemple, je t'ai toujours considré comme mon ami - , mais sache que je parle en toute honnêteté quand j'ajoute que je t'ai sincèrement aimé non à cause de ta race mais malgré elle."

Max comprend de moins en moins son ami Martin qu'il n'aurait jamais soupçonné de tenir des propos si violents à l'égard d'autres êtres humains pour la seule raison qu'ils appartiendraient à la soi-disante race inférieure des Untermenschen, des sous-hommes qui doivent être neutralisés par le IIIème Reich. Martin, devenu un modèle du bon fonctionnaire nazi au service du Volk, cesse de répondre à Max, ou du moins essaie de lui faire comprendrequ'il n'est plus possible pour lui, Martin, ponte local du parti nazi, d'être ami avec un Juif.
Cependant, sur fond de  cette incompréhension grandissante entre deux amis que l'idéologie et le totalitarisme nazis séparent, la vraie trame de ce roman est le sort de Griselle, la soeur de Max et ancien amour de Martin. Actrice de théâtre, Griselle joue sur les scènes autrichiennes avant de se rendre à Berlin. Max demande à Martin de prendre soin de sa soeur, étant donné que Griselle connaît très peu de monde sur le continent européen et surtout étant données les attaques antisémites qui ont lieu dans la vieille Europe à ce moment-là. Mais, un jour, l'inquiétude de Max atteint son paroxysme : il vient de recevoir une lettre, qu'il avait adressée à sa soeur, estampillée de la mention "Inconnu à cette adresse" (Adressant unbekannt). Comment se fait-il que Griselle soit inconnue à l'adresse même du théâtre berlinois où elle est censée se produire ? Même si Martin lui a demandé de ne plus lui  écrire, Max veut savoir ce qui est arrivé à sa soeur Griselle. Martin daigne lui répondre ; une amitié que l'on cherche à oublier ne peut pas l'être totalement. Il lui apprend que Griselle est venue chez lui, poursuivie par des SA. Martin a refusé de l'abriter par peur de perdre tout le prestige qu'il avait réussi à acquérir auprès des autorités nazies. Les SA ont donc réussi à arrêter Griselle et ils l'ont tuée sur-le-champ. Comment pensez-vous que Max puisse réagir quand il vient d'apprendre que son ancien meilleur ami a livré en pâture aux Nazis (et ce sans scrupule) sa soeur que cet ami en question a aimé dans le passé ? Max veut se venger même si des milliers de kilomètres le séparent de Martin. Il n'est pas facile d'élaborer un plan de vengeance quand celui dont on veut se venger se trouve à l'autre bout du monde. Mais, Max trouve très rapidement la solution en tournant à son avantage la censure nazie... 
La lecture de cette nouvelle vous prendra à peine une demie-heure. C'est court mais ce sera une demie-heure de pur bonheur, croyez-moi ! Vous plongerez avec plaisir dans cette intrigue à deux acteurs que tout lie au départ et que tout oppose à la fin.
L'immersion de Martin dans la société hitlérienne est décrite avec une grande finesse et une grande justesse. A chaque lettre de Martin, le lecteur comprend qu'il franchit un pas de plus vers l'aliénation totale à la dictature. D'abord le doute, puis la nécessité, puis l'admiration, puis la certitude, puis l'aliénation, et enfin, certainement, la peur. Le lecteur, à l'instar de Max, asiste à l'inéluctable et irrésistible descente aux enfers de ce Martin, un homme banal, qui se laisse emporter par un mouvement qui le dépasse. En aurait-il été de même pour n'importe lequel d'entre nous ? Toujours cette même question qui revient et qui ne trouve aucune réponse.
Il faut également avouer que cette nouvelle tient le lecteur en haleine tout au long de sa lecture. Chaque détail est pesé. Tout est mené de telle façon que rien ne semble pouvoir empêcher le scénario de fin (que le lecteur perçoit dès les premières lettres) de se produire. Génial, au sens propre du terme.
A côté de cela, il faut prendre en compte une des limites du genre épistolaire. Ce style littéraire peut refroidir voire neutraliser les réactions à chaud. Tout ce qui est écrit dans une lettre peut ne pas être la réaction à chaud à la lettre à laquelle on répond, mais ce peut être celle qui nous apparaît, après un labs de temps de réflexion plus ou moins long, la bonne façon de réagir. Et c'est très souvent le cas. On peut évidemment tout écrire dans une lettre et expliciter par des mots sa réaction à chaud. Et parfois les mots paraitront plus vrais que toutes les larmes que nos yeux peuvent libérer. Mais, rien ne vaut la lettre, adressée à celui  ou à celle qui nous a fait du mal, que nous écrivons en pleine possession de notre raison, quand notre déchaînement passionnel s'est en quelques sortes adouci. Les mots y seront simples mais cinglants. Cette limite du genre épistolaire devient donc, dans cette nouvelle, une force. Max n'exprime pas sa douleur à Martin après la mort de sa soeur. Le lecteur ne connaît lui-même pas cette réaction, qu'un roman nous aurait décrit très certainement. Grâce à ses lettres, Max garde sa dignité et élimine Martin. C'est sec, froid mais profondément intelligent.
A lire.
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Commenter cet article
A
<br /> Ce livre est très bien, mais je pense qu'il manque peut-être un petit quelque chose.<br /> Je viens moi-même de publier mon avis sur mon blog.<br /> Joli blog et bonne continuation :p<br /> <br /> <br />
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