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Marcel Proust

Proust et les asperges

Publié le 26 Mai 2008 par thomas in Billets divers

L'Allemagne de l'Est est le paradis des asperges (Spargelparadies). Vous trouvez ce légume en grande quantité sur tous les étalages des marchés est-allemands et notamment sur ceux du marché de Leipzig. Et cela est plus qu'apréciable quand on est, tout comme moi, un amateur d'asperges !

J'en ai d'ailleurs dégustées récemment ce qui m'a fait me souvenir d'une anecdote que j'ai lue dans Le côté de Guermantes, le troisième opus d' A la recherche du temps perdu de Proust. Le narrateur y évoque, en effet, un tableau représentant une botte d'asperges que le peintre Elstir a vendu à la duchesse de Guermantes et que la mari de cette dernière trouve affreux étant donné la caractère assez avant-gardiste de l'oeuvre. En note, il est rapporté l'anecdote selon laquelle, en 1880, le peintre Edouard Manet a réalisé une telle oeuvre suite à une commande faite par Charles Ephrussi (critique d'art, collectionneur russe et ami de Marcel Proust). Manet la lui vendait 800 Fr mais Charles Ephrussi lui en offrit 1000. Manet, homme qui aime l'humour, décida alors de lui offrir un tableau représentant une seule asperge pour remercier Ephrussi de sa générosité.

Une botte d'asperges, Edouard Manet (Musée d'Orsay, Paris)


        L'asperge, Edouard Manet (Musée du Louvre, Paris)


Mais, ce n'est pas la première fois que l'asperge est mentionnée dans l'oeuvre de Proust. Déjà, dans Du côté de chez Swann, le narrateur effectue une description de ce légume : "[...]mon ravissement était devant les asperges, trempées d’outremer et de rose et dont l’épi, finement pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au pied,-encore souillé pourtant du sol de leur plant,-par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum."

 

Toujours dans le même chapitre, le narrateur se souvient d’un certain séjour chez sa grand-tante à "Combray" où Françoise, la gouvernante, réserva une place de choix à ce légume dans ses menus.

-"Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n’ai pas le temps de m’amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n’est seulement pas éclairé, et j’ai encore à plumer mes asperges. »
-« Comment, Françoise, encore des asperges ! mais c’est une vraie maladie d’asperges que vous avez cette année, vous allez en fatiguer nos Parisiens ! »
-« Mais non, madame Octave, ils aiment bien ça. Ils rentreront de l’église avec de l’appétit et vous verrez qu’ils ne les mangeront pas avec le dos de la cuiller. »

[...]"L’année où nous mangeâmes tant d’asperges, la fille de cuisine habituellement chargée de les « plumer » était une pauvre créature maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous arrivâmes à Pâques, et on s’étonnait même que Françoise lui laissât faire tant de courses et de besogne, car elle commençait à porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraux la forme magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revêtent certaines des figures symboliques de Giotto dont M. Swann m’avait donné des photographies. C’est lui-même qui nous l’avait fait remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de cuisine, il nous disait : « Comment va la Charité de Giotto ? »[...]"

"La pauvre Charité de Giotto, comme l’appelait Swann, chargée par Françoise de les « plumer », les avait près d’elle dans une corbeille, son air était douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs de la terre ; et les légères couronnes d’azur qui ceignaient les asperges au-dessus de leurs tuniques de rose étaient finement dessinées, étoile par étoile, comme le sont dans la fresque les fleurs bandées autour du front ou piquées dans la corbeille de la Vertu de Padoue."

 On apprend, un peu plus loin, la raison quelque peu sadique de cette prédilection :

"[...]bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller."

A noter que l'asperge a fait son entrée dans la littérature grâce à Marcel Proust.

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