L'hebdomadaire allemand Der Spiegel est décidemment une excellente source d'informations.
La journaliste Juliane von Mittelstaedt y a dressé, au début du mois de novembre, un très bon portrait de Geert Wilders, le nouvel homme fort de l'extrême-droite néerlandaise et - plus préoccupant - le nouvel homme fort de la vie politique des Pays-Bas.
Dommage que les journalistes francophones n'en fassent pas autant...
Le vendeur de peur
Geert Wilders est à bord d'un avion. Il regarde les nuages en dessous de lui. De temps en temps, il tourne une page de son journal. Derrière lui se trouve un caméraman de l’agence de presse néerlandaise qui filme chacun de ses mouvements. Puis, l’avion atterrit. Ce n’est qu’un petit voyage d’Amsterdam à Londres. Geert Wilders, 46 ans, chef du Parti d’extrême droite PVV (Partij voor de Vrijheid/Parti de la Liberté), descend le premier. Il est de retour en Grande-Bretagne, pour la première fois depuis huit mois.
Cette fois, aucun douanier ne l’interpelle – à la différence de février. Il n’avait alors pas la permission d’entrer en Grande-Bretagne, parce que les Britanniques le considéraient comme un danger pour la sécurité publique. Wilders y était tout de même allé, emmenant 50 journalistes dans ses bagages. Il fut immédiatement renvoyé aux Pays-Bas. Après cet épisode, sa popularité dans les sondages grimpa très rapidement : rien ne l’a plus aidé que ce renvoi du territoire anglais. A présent, il a le droit d’aller au Royaume-Uni et il a l’intention de faire de ce voyage un nouveau triomphe.
Geert Wilers à Londres (Robert
Vos/AFP)
Mis à part un déjeuner avec un Lord, il n’a pas grand-chose à faire à Londres. Mais, il a encore besoin de quelques images. Il va en limousine de l’aéroport d’Heathrow au Parlement, où il veut donner sa conférence de presse. Devant le Parlement, un groupe d’hommes, qui ont l’allure d’islamistes, s’égosille déjà. Ils hurlent : « Wilders, va au diable ! ». Il est écrit sur leurs pancartes : « L’Islam dominera le monde ». Les coulisses d’une sortie de Wilders ne peuvent être parfaites.
Son discours est court. Il n’y a en effet pas beaucoup de choses à dire. Geert Wilders constate, que c’est une victoire d’être à Londres, et pas seulement une victoire pour lui personnellement, mais « une victoire pour la liberté d’expression ».
Puis vient le temps des questions habituelles : Pourquoi voulez-vous interdire le Coran ? Voulez-vous aussi interdire la Bible ? Wilders répond toujours de la même façon : l’Islam n’est pas une religion, mais une idéologie fasciste ; le Coran rien donc d’autre que le « Mein Kampf » d’Hitler. Et, comme « Mein Kampf » est interdit, le Coran devrait l’être aussi. Il prend souvent pour témoin le grand homme d’Etat anglais Winston Churchill, qui aurait, selon lui, déjà établit cette comparaison. Churchill, lui, serait à l’aise devant la presse internationale à Londres, mais Geert Wilders, en état d’excitation, a oublié Churchill.
« Nous avons de bonnes relations avec nos Musulmans, le seul qui crée des tensions, c’est vous » crie un journaliste. « Le dernier groupe, qui fut persécuté en raison de sa religion, ce furent les Juifs » crie un autre. « Je n’accepte aucun parallèle » déclare Wilders. En guise de conclusion, il ajoute que l’on ne peut pas débattre qu’avec des amis, sinon il n’y aurait pas de débats. Après quoi il se lève et s’en va.
Geert Wilders est un talentueux populiste
d’extrême-droite, le dernier d’une génération qui s’est fixée pour but de mettre l’Europe sans dessus dessous. Le Suisse Cristoph Blocher a été destitué, l’Autrichien Jörg Heider s’est tué en
voiture, l’Allemand Ronald Schill est parti sniffer de la cocaïne à Rio. Geert Wilders pourrait devenir Premier Ministre des Pays-Bas. Les élections ont lieu en mai 2011 et son PVV, le
« Parti de la Liberté », est en tête dans les sondages. Il recueille presque 20% des intentions de vote. Aux élections européennes, il se trouvait juste derrière les Crétiens-démocrates
qui sont actuellement au pouvoir.
Chaque jour, le chef du PVV est à la une d’au moins un journal. Sur Internet, chaque article sur Wilders est trois fois plus consulté qu’un article sur Balkenende. Jan Peter Balkenende est certes Premier Ministre, mais, dans les faits, Geert Wilders gouverne déjà aujourd’hui : depuis qu’il a quitté les Libéraux en 2004, il entraîne les Gouvernements dans sa campagne contre l’Islam. Nombre de ses phrases commencent par « il devrait pourtant être permis de dire que… ». Que la culture hollandaise est meilleure que celle des Musulmans. Qu’il y a une invasion islamique. Que les Musulmans font de l’Europe leur colonie. La réalité est devenue compliquée, mais Geert Wilders trouve des mots simples.
Il veut reconquérir les Pays-Bas aux mains des Islamistes, et ce rue par rue, quartier par quartier. Reconquérir. Terroristes marocains. Rabat-sur-Meuse. Tsunami de l’islamisation. Ce sont les mots de Wilders. Des mots-clés. Les Musulmans, ce sont pour lui des êtres humains qui polluent l’espace public avec leurs voiles, leurs « barbes de la haine », leurs burquas et leurs mosquées. C’est pourquoi il réclame un impôt sur le port du voile – 1000 euros par personne et par an. Mais, Wilders affirme ne rien avoir contre les Musulmans. Seulement contre l’Islam.
C’est un grand écart verbal difficile à comprendre, mais, dans ce riche petit pays libéral, les contorsions de Wilders ne dérangent pas les gens. En effet, beaucoup de choses ont changé il y a cinq ans, depuis ce jour où un islamiste fanatique, après l’avoir abattu, à couper la gorge au réalisateur Théo Van Gogh et a entaillé sa poitrine au couteau pour inscrire un message de menace. Le 2 novembre 2004 fut le 11 septembre des Pays-Bas, et beaucoup d’hommes politiques ont déclaré après ce meurtre que le pays se trouvait en état de guerre.
C’est ce jour-là qu’a commencé l’ascension de Geert Wilders.
Assassinat de Théo Van Gogh le 2 novembre 2004
Celui qui veut aller le voir doit passer un contrôle radioscopique à l’entrée du Parlement et deux sas de sécurité dans l’aile des Députés. Un garde du corps est assis devant la porte, une protection pare-balle est fixée devant la fenêtre. Geert Wilders est assis juste devant, dans la pénombre. Il boit du jus d’orange. Ses cheveux, blanchis et coiffés en brosse, luisent. Sur sa tête, ils font comme une perruque à la Mozart. Ou comme un casque de protection. Beaucoup a été écrit au sujet de ses cheveux, même qu’il les teint pour cacher l’influence d’une soi-disante grand-mère judéo-indénosienne. Il n’agit en aucun cas comme un homme dont les propos font craindre au Secrétaire général de l’OTAN des attaques d’extrémistes islamistes, mais plutôt comme un lapin qui s’est réfugié dans son sombre terrier.
« Deux menaces de mort » lance Geert Wilders en guise d’accueil. « La routine ». Les lettres de menaces constituent son thermomètre, à l’aide duquel il mesure la température dans le pays. Ce matin, elle est légèrement élevée.
Il est sous protection policière depuis cinq ans. L’Etat lui a construit une maison – enfin plutôt une prison. A l’épreuve des bombes et des balles, des caméras partout. Depuis cinq ans, Wilders vit dans le monde des entrées par derrière et des limousines blindées. Il est entouré en permanence par une douzaine de gardes du corps. Et quand il se rend sur un marché pour distribuer des tracts, cela ressemble plus à une attaque qu’à une opération de proximité avec le peuple.
L’an passé, sur les 424 menaces proférées contre des hommes politiques néerlandais, pas moins de 303 lui étaient personnellement adressées. Presque tous les jours, a lieu quelque part dans le pays un procès contre l’auteur d’une lettre de menace ou d’un appel anonyme. Le montant de l’amende pour injure à Wilders s’est stabilisé aux alentours de 500 euros. La police a édité un formulaire spécial pour déposer plainte contre Geert Wilders.
D’où vient cette haine, Monsieur Wilders ?
« Je ne veux blesser ni ne provoquer personne » dit Geert Wilders. Mais il doit être permis dans une société libre de pouvoir critiquer, même si cela blesse quelqu’un.
Manifestation
contre G. Wilders (Olaf Kraak/AFP)
Un million de Musulmans vivent dans le pays. Ils représentent 6 % de la population. Seulement une centaine d’entre eux sont des islamistes radicaux. ; seulement un millier ont commis des délits. Mais, à présent, il ne s’agit plus de faits, mais bel et bien de sentiments et de peur. Une nation est devenue étrangère dans son propre pays ; pays où, les visages de femmes cachés derrière des voiles et les hommes vêtus de caftans font partie du quotidien. L’écrivain Geert Mak a parlé, après le meurtre de Théo Van Gogh, de « commerce de la peur », alimenté par les hommes politiques et les médias. Wilders est le plus rusé des vendeurs de peur.
L’historien James Kennedy qualifie les Pays-Bas de « pays des époques réprouvées ». Un pays dans lequel l’Histoire ne s’écrit pas de façon linéaire, mais de façon saccadée. Le meurtre du 2 novembre 2004 fut une de ces secousses qui constituent l’Histoire néerlandaise. Elle a fait remonter à la surface des non-dits longtemps réprimés.
Les principaux partis politiques se sont depuis lors droitisés. Durant des décennies, les Chrétiens-démocrates et les Sociaux-démocrates ont passé sous silence, par maladresse, par désintérêt et en raison d’une tolérance mal comprise, les problèmes avec les Marocains et les Turcs. A présent, ils sont plusieurs à avoir copié les idées de Geert Wilders, dans l’espoir de le devancer à droite. Mais, l’original a toujours un temps d’avance. Alors que les gouvernants lui offrent généreusement une place dans leurs coalitions, il leur répond droit dans les yeux, avec insolence, qu’ils sont comme une voiture délabrée, enfouie dans le sable, la batterie morte, tandis qu’un chien pisse sur les pneus avant. Et, il réclame alors leur démission immédiate.
C’est une comparaison typique de Wilders. Il a également déjà comparé le Gouvernement avec du lait fermenté qui provoque la chiasse. Il se compare lui-même volontiers avec le vent. « Quelqu’un a ouvert la fenêtre et un vent frais est entré. Les hommes politiques détestent le vent frais, ils sont pris de panique. Ils tentent de refermer la fenêtre, mais c’est impossible. »
Au Parlement, Geert Wilders est subtil et effronté. Au cours de l’entretien dans son bureau, il parle comme un professeur d’école élémentaire. Ses phrases sont pesées, ses arguments aiguisés. Il n’est ni un intellectuel excentrique comme l’était Pim Fortuyn, son prédécesseur, ni un tribun du peuple. C’est un chevalier policé, parti en croisade contre l’Islam. Un populiste d’extrême-droite qui aime Israël, l’Amérique et Margaret Thatcher et qui est contre la discrimination des femmes et des homosexuels.
Mis à part cela, on ne sait que peu de choses sur lui. En
Allemagne, il a mis des cornichons en bocal pour le compte de l’entreprise Kühne, afin de financer un séjour en Israël. Il a étudié le droit et a travaillé à la sécurité sociale, avant d’entrer
en politique. Concernant sa femme, on sait juste qu’elle est une ancienne diplomate hongroise.
Il porte toujours les mêmes costumes noirs, par préférence assortis d’une cravate rouge effilée. Il échange parfois sa cravate rouge pour une de couleur bleue ciel, verte mousse ou jaune colza. Que des couleurs primaires, pas de couleurs intermédiaires. La seule excentricité qu’il se permet en public, c’est sa couleur de cheveux.
Geert Wilders est un populiste sans qualités, sans scandales, sans vie privée connue. Il agit, comme s’il jouait un rôle, le rôle du populiste d’extrême-droite Geert Wilders. Un acteur de sa propre composition qui prend ses distances avec le monde et aussi avec lui-même. Son univers se situe dans la zone d’ombre entre critiques justifiées à l’encontre des Musulmans qui ne veulent pas s’intégrer et xénophobie à l’état pur. Ainsi tout lui tombe dessus, avant tout les comparaisons avec les Nazis, les calomnies aussi. Mais rien de tout cela ne passe vraiment. Il est l’homme-Téflon de la vie politique néerlandaise. Cela lui réussit tellement. Mais, cela le rend aussi tellement dangereux. Parce que son intolérance se répand dans la société comme une nappe de pétrole.
On peut admirer, sur une étagère dans son bureau, sa lente ascension, depuis le temps où il était un outsider infréquentable du Parlement jusqu’à son accession au poste de Président d’un groupe parlementaire. Ses prix y sont rangés les uns à côté des autres, comme des coupes de football dans une chambre de garçon. Année 2007 : « le Prix du discours clair » et, à côté, le Prix de « l’homme politique de l’année ». En 2008 est sorti son film anti-Islam « Fitna ». En 2009, il reçut encore plus de prix : le « Free Speech Award » du Florida Security Council et le prix « Hero of conscience » de l’American Freedom Alliance. Wilders adore se considérer comme le dernier homme qui se dresse pour sauver la liberté de conscience et d’expression.
D’autres le considèrent plutôt comme un monarque absolu peu démocratique, à la tête d’une entreprise nommée PVV où tout tourne autour de lui. Le parti ne compte en effet qu’un seul membre important : Geert Wilders. Il est à la fois chef du groupe parlementaire, chef du parti, idéologue en chef et trésorier. Il a même refusé que ses huit collègues Députés adhèrent au parti, tout comme il leur a interdit de se rendre au club de presse du Parlement, parce que le porte-parole du PVV en charge de la politique intérieure y a frappé une fois le barman, celui-ci ne voulant plus lui vendre d'alcool.
Il est obsédé par la peur de perdre le
contrôle. Le contrôle sur son parti, ses Députés, l'actualité, sur son rôle. Il ne se rend que dans les talk-shows, dans lesquels il est le seul invité. Il ne discute pas avec les Musulmans
modérés, qui l’ont invité à débattre un nombre de fois incalculable. Ce qu’il préfère, c’est attaquer, puis se rétracter et regarder, avec un peu de distance, l’indignation suscitée par ses
propos. Cela fonctionne le mieux avec l’interdiction du Coran. Wilders sait très bien qu’il n’obtiendra jamais l’interdiction du Coran. Mais il adore la provocation.
Le reste est connu : culture de référence, arrêt de l’immigration. Geert Wilders n’est pas plus imbécile qu’Haider ou les autres. C’est seulement que pour lui, tout a un lien avec l’Islam. L’augmentation de l’âge de la retraite de 65 à 67 ans ? « Si on avait pris position contre l’immigration et pour les personnes âgées, alors on aurait facilement économisé les quatre milliards d’Euros manquants » assène Wilders. Sa plus grande victoire, c’est d’avoir fait des Musulmans le plus gros problème des Pays-Bas. De ce fait, il est probable qu’il ait plus islamisé le pays que les Musulmans eux-mêmes.
Nouvelle idée de Wilders, en ces temps de crise économique : il veut calculer les coûts réels de l’immigration. De l’immigration non-occidentale pour être précis. C’est-à-dire ce que les Musulmans coûtent à l’Etat. Pour ce faire, il collecte des propositions sur son site internet. Les gens écrivent, combien gagne le chauffeur de bus de l’école islamique. Ils notent aussi qu’un homme a récemment touché une indemnité de l’Etat, à cause de la présence d’une mosquée dans sa rue. Tout cela doit alimenter le calcul du coût global de la migration et conduire à établir un chiffre maniable, qui doit lier à la peur des gens leur colère. Ce sera le chiffre de Geert Wilders pour la campagne de 2011.
D’ici là il suffit de gagner les petites élections et d’agrandir la collection de trophée sur l’étagère. Il s’y est d’ailleurs ajouté une nouvelle coupe ce jour-là : le « prix de la bière » décerné par l’union des brasseurs. Celle-ci a demandé avec quel président de groupe parlementaire les Néerlandais aimeraient le plus boire une bière. Ils ont choisi Geert Wilders. C’est le prix des cercles d’habitués, peut-être le prix le plus important pour un populiste d'extrême-droite.
L’homme de l’union des brasseurs attend dans une salle de conférence du Parlement à l’aspect aseptisé. Il paraît excité. La coupe dans sa main, un verre à bière sur un socle en plastique, tremble un peu. La porte s’ouvre brusquement, Wilders pénètre dans la pièce avec trois gardes du corps et une porte-parole à sa suite. Wilders regarde la coupe, regarde la corbeille remplie de bouteilles de bière. « Fantastique » s’exclame-t-il. Le brasseur tient un court discours sur le lien entre politique et bière. Le photographe fait une photo. « Fantastique » répète-t-il trois fois, comme si c’était son propre écho. Il s’empare alors de la corbeille et sort de la pièce. Devant lui, les trois gardes du corps en formation de pointe de javelot. Rien ne semble pouvoir retenir Geert Wilders.