Force est de constater que je n'avais qu'un souvenir assez vague de cette ville éternelle que j'avais pourtant eu l'opportunité de visiter il y a de cela dix ans, alors que je n'étais encore qu'un petit bout-de-chou latiniste. En effet, tout ou presque ne fut que découverte lors de cette récente escapade romaine.
Certes, je me souvenais plutôt assez bien de la colonne Trajane, de la Curie dans le forum romain ou bien encore de la fameuse Piazza San Pietro au Vatican. Mais,
je n'avais pour l'essentiel aucune idée de la façon dont Rome s'organisait. Je ne savais pas quelles étaient les artères principales ni les principaux lieux de vie de la capitale
italienne, ce qui, à mon sens, est une condition sine qua none pour connaître vraiment une ville et non en rester à une connaissance superflue que j'aime appeler la connaissance "carte
postale". Peut-on vraiment dire que l'on connaît Paris quand on n'en a vu que les monuments principaux sans être jamais allé dans les quartiers de la Sorbonne,de Ménilmontant et du Canal St
Martin, dans la rue Mouffetard ou dans le parc des Buttes Chaumont ? Peut-on vraiment dire que l'on connaît Berlin quand on s'est seulement contenté d'arpenter Unter den Linden entre le
Bundestag et l'Alexanderplatz ? Peut-on vraiment affirmer que l'on connaît Rome quand le Colisée n'a plus de secret à nos yeux, quand on a lancé, de dos, une pièce dans la fontaine de Trévi et
que l'on a dégusté une pizza aux abords de la Piazza Navonna ?
Rome, cette ville fascinante qui fait vivre l'Histoire, qui fait se cotoyer César et Michelange, renferme encore de nombreux secrets qu'il me faudra mettre à jour lors de prochains
séjours. Il n'en reste pas moins qu'en quatre jours, j'ai découvert des lieux splendides peu connus en France. Quel bohneur de se promener dans les jardins Farnese ; un petit espace de sérénité
et de calme au sommet du Palatin ! Quel émerveillement de traverser la place du Campio de Fiori, le "Champs de fleurs" ! Et, quel ne fut pas mon étonnement de voir le théâtre de Marcellus, bâti
sous Jules César, surmonté d'un palais construit à la Renaissance !
Mais, le plus étonnant - incontestablement -se trouve sur l'autre rive du Tibre, au Vatican...
Le Vatican, en tant que cité religieuse et politique, est tout bonnement détestable. Cependant, il faut reconnaître que, sur le plan architectural et pictural, le
Vatican est un joyau en plein coeur de Rome et notamment ses musées, couramment appelés "Musei Vaticani" - les musées du Vatican.
Vous n'avez peut-être jamais entendu parler de ces musées mais, comble du paradoxe, vous savez ce qu'ils abritent puisque la fameuse Chapelle Sixtine fait partie de ces musées. C'en est
d'ailleurs l'attraction principale. Des touristes venus du monde entier se retrouvent pris dans ce flot ininterrompu d'admirateurs d'un jour qui s'agglutinent dans la nef de la
Chapelle et que je peux d'autant plus critiquer que je fus, de façon éphémère, l'un deux...
Ne vous attendez pas à ce que je jette l'opprobe sur la Chapelle Sixtine. La pensée unique - car voilà bien le sujet de ce billet - n'a pas toujours tort. Rendons à César ce qui est
à César. Parfois la pensée unique a bon goût et sait mettre en avant ce qui vaut le coup d'être vu avant que nous ne franchissions définitivement le Styx.
Alors oui, je le concède très volontiers, cette Chapelle est vraiment très impressionnante. Nous ne sommes que bien peu de choses face à ces centaines de personnages, plus
expressifs les uns que les autres, qui ornent la voûte et les quatre mûrs, donnant ainsi une impression de mouvement à l'ensemble. Bref, le cinéma avant l'heure.
Toutefois, malgré le spectacle fabuleux qu'offre cette Chapelle, il est regrettable que certains visiteurs de ces musées se contentent de ne visiter que la Chapelle Sixtine. Ils
arrivent en effet vers 10h, se dirigent directement vers la Chapelle et restent au pire un quart d'heure, au mieux une demi-heure dans la Chapelle. Et basta. On s'en va. On rejoint le car,
le bus, le métro. Direction la place d'Espagne, le Panthéon ou la fontaine de Trévi. Pour eux, les Musées du Vatican se réduisent à une chapelle...alors que ces musées comportent pas
moins de 7 km de galeries et donc un nombre incroyable de richesses artistiques qui sont toutes aussi fascinantes que la Chapelle Sixtine !
Par exemple, je pourrais évoquer la galerie des statues romaines et plus
particulièrement ce visage féminin qui a un regard perçant puisqu'il a conservé ses yeux ; des yeux qui fixent, non pas le néant, comme cela est le cas chez la
plupart des statues antiques, mais une direction bien particulière comme si la statue était vivante. Ou bien, je pourrais faire des commentaires sur la galerie des cartes
qui expose aux visiteurs les premières cartes géographiques établies par l'Homme, dont une d'ailleurs de la Corse qui a la spécificité d'être orientée Sud et non Nord comme à
l'accoutumée. Je n'ose imaginer ce qu'un Corse dirait s'il voyait Portovecchio au Nord de son île et Bastia à l'extrême Sud ... Les feux d'artifices deviendraient, sans nul
doute, monnaie courante dans cette paisible Cité ! Je me tais donc afin de préserver cette anomalie cartographique et, bien au-delà, les Musées du Vatican...
Non, c'est décidé, je ne parlerai ni des statues, ni des cartes.
Je préfère vous parler de tout autre chose. Je préfère vous dévoiler un autre secret.
Je préfère vous emmener à la Pinacothèque.
Ah la Pinacothèque, havre de paix ! Autant les trois chambres de Raphaël ou la Chapelle Sixtine regorgent de visiteurs, autant la Pinacothèqe est la grande oubliée des touristes, la
grande oubliée de la pensée unique. Seule une part infime du flot quotidien de curieux se rend effectivement à la Pinacothèque. Il faut dire qu'elle est un peu excentrée et hors des sentiers
battus ; ce qui contribue d'ailleurs à la rendre encore plus charmante, encore plus féérique.
Le premier tableau de la Pinacothèque sur lequel je souhaiterais attirer votre attention est Le Paradis terrestre peint par l'Autrichien Peter Wenzel (1745-1829). C'est le
dernier tableau que j'ai scruté avant de quitter les musées du Vatican. Je ne pourrais jamais oublier cette peinture.
Ce tableau représente Adam et Eve, heureux, avant qu'Eve ne mange la pomme fatidique. Ils sont sous un arbre, entourés d'innombrables animaux : chats, chevaux
mais aussi lions, dromadaires et zèbres. Ce tableau, au-delà de révéler le coup de pinceau tout bonnement remarquable de Peter Wenzel, est amusant.
Comment ne pas trouver ce tableau drôle quand y figurent, et des animaux sauvages venus d'Afrique ou d'Asie, et des animaux domestiqués comme le sont le chat ou le chien ? Comment ne
pas sourire devant cette toile qui fait se cotoyer de hautes montagnes enneigées, des chênes, des palmiers et une étendue d'eau, donnant l'impression que la scène se passe dans une sorte de
"rio alpin" ? Tout dans ce tableau paraît décalé. Tous les éléments, pris un par un, nous sont familiers et, pour le plupart, bien connus. Mais, mis les uns avec les autres,
ils rendent l'oeuvre absurde (au sens noble du terme). Et ce pour mieux souligner ce qui peut être le paradis : un lieu sans aucune cohérence, qui rassemble la diversité au lieu de diviser
l'unité naturelle. La paradis n'aurait donc pas qu'une dimension purement divine, que nous n'aurions la chance de voir qu'une fois mort mais, en fait, le paradis serait l'aspiration
suprême vers laquelle l'ensemble des actions des êtres humains devrait tendre. C'est l'homme qui doit se prendre en main pour vivre en harmonie avec son environnement. Il ne
doit pas attendre benoîtement que son sort soit déterminé par une quelconque puissance religieuse. La Paradis terrestre, c'est l'Homme libre. Quel plus beau message peut-on transmettre par
l'Art ?
L'autre tableau qui m'a marqué à la Pinacothèque est La Transfiguration peint par le célébrissime Raphaël (1483-1520). Evidemment, - comme vous vous en doutez sûrement -
cette oeuvre est, par elle-même, magnifique. Mais, toute sa beauté ne saurait être totalement révélée sans l'éclairage superbe dont elle bénéficie à la Pinacothèque.

En effet, la grande salle, dans laquelle l'oeuvre est exposée, est bercée par l'obscurité. Seule LaTransfiguration, située au centre de la pièce,
est éclairée. Et quel éclairage ! Le rouge, le bleu, l'orange, le rose, le vert des vêtements paraissaient merveilleux. Jamais je n'ai vu un tel rouge ou un tel bleu. Toutes ces couleurs,
harmonieuses entre elles, donnaient une impression de vie à l'oeuvre. On aurait aisément pu croire que les personnages représentés étaient vivants, comme dans la Chapelle
Sixtine. Un chef d'oeuvre. La lumière avant les Lumière.
J'aurais pu rester des heures à regarder ce tableau.
Fatigué par cette longue visite des musées du Vatican (presque cinq heures...), je me suis assis sur une banquette en face du tableau illuminé. Sis aux côtés d'une Beauté battave, je
regardais la Beauté raphaëlienne.
J'étais calme et serein. J'étais avec elle. Je l'aimais.
Et je l'aime encore. Ti amo, bella mia.