Dépressifs, s'abstenir. Vous ne trouverez dans ce livre que confirmation des observations qui sont à l'origine de votre
dépression. Cela sera très certainement jouissif pour vous de trouver en Céline et ses écrits la preuve irréfutable (qui oserait contester ce qu'a écrit Céline ?) du bien fondé de votre
état dépressif. Ce livre ne peut donc que vous menez encore plus loin dans la siprale de la dépression. Faîtes un effort, lisez plutôt un livre qui ose vous parler du bonheur et de sa beauté....
c'est plus rare en littérature, j'en conviens, mais ce sera autrement plus efficace que les livres d'auteurs qui s'enorgueillissent de leur malheur, du malheur des autres, en bref du
Malheur.
Mais en quoi ce roman n'est-il pas à mettre entre les mains des personnes dépressives ? That's the question !
Ce roman, à forte teneur autobiographique, se divise, à mon sens en deux grandes parties. D'une part, nous assistons tout d'abord à la découverte du monde et des Hommes faite par
Ferdinand Bardamu, le narrateur, à travers la Première Guerre mondiale et également à travers ses voyages successifs dans les colonies africaines et aux Etats-Unis, et, d'autre part, nous
suivons non seulement Ferdinand Bardamu dans son quotidien de médecin dans une banlieue pauvre de Paris, mais nous sommes aussi au première loge de l'amitié qui le lie à Robinson, son vieux
compère de voyage.
Que dire de la première partie si ce n'est que je n'ai pu m'empêcher de voir une très grande ressemblance entre ce roman et Candide ou l'Optimisme
de Voltaire. Ferdinand Bardamu, qui a vingt ans au début du livre, semble, en effet, très candide. Pour sortir de sa naïveté enfantile, il décide de découvrir la vie par lui-même. Il
commence par s'engager dans l'armée française en août 1914. S'en suivent des réflexions antimilitaristes et surtout contre la guerre. Cette dernière n'est qu'une grande mascarade où les
dirigeants, assis tranquillement dans de confortables fauteuils à Paris ou Berlin, envoient les pauvres s'entretuer sur les champs de bataille. Bardamu s'en prend aussi au concept de Nation
; un concept détestable au plus haut point. Donc, de la guerre, Bardamu retient la folie des hommes. Sa conclusion est d'ailleurs similaire aux prémisses de la théorie de l'Etat de Thomas Hobbes
: l'homme est un loup pour homme. L'instinct de l'homme est de tuer tous ceux qu'ils croisent. Vision très optimiste.... Puis, l'initiation à la vie de Bardamu se poursuit dans une colonie
française de l'Ouest africain. S'en suivent des réflexions pronfondément anticolonialistes. Les Français font preuve d'un ethnocentrisme farouche. Ils ne voient en les autochtones que des animaux
à dompter ; leur but secret étant de s'enrichir au maximum sur le dos des colonisés. Bardamu commence à mieux saisir quelle est la vraie nature des hommes. Fort de ses expériences à la guerre et
en Afrique, Bardamu, après avoir été fait prisonnier par un prêtre pernicieux, devient esclave sur une galère qui le mène aux Etats-Unis. S'en suivent des réfléxions anticapitalistes contre le
règne de l'argent-roi, contre ce poison de la société qui devient l'unique but que poursuit chaque individu (Céline en fait d'ailleurs un leitmotiv de son roman en critiquant très sévèrement ce
vieil adage selon lequel les riches sont faits pour être très riches, les pauvres très pauvres). De plus, Bardamu est effrayé par l'indifférence qui règne dans les rues de New-York. Chacun
regarde droit devant soi sans jamais se préoccuper de son voisin. Bardamu a peur de cette foule de cadavres ambulants ; des cadavres qu'il retrouve d'ailleurs au sein de l'usine Ford de Détroit.
Pendant près de 10h, chaque ouvrier répète le même geste, mécaniquement. Le fordisme broie les travailleurs, broie les âmes. Ce Candide des temps modernes décide alors de retourner en France. A
l'instar du Candide de Voltaire, il est dégoûté par l'espèce humaine. Mais, à la différence de Candide, Bardamu va continuer à entretenir des liens avec les Hommes. Il veut encore et
toujours constater à quel point ils sont immondes. Il veut aller "jusqu'au bout de la nuit"...
Et c'est ainsi que commence le deuxième grand temps du roman. Bardamu devient médecin en banlieue parisienne. Il est méprisé par sa clientèle
car il a le malheur de ne pas faire payer ses consulations. Les gens se méfient toujours de ceux qui sont emprunts de bonté. A travers son métier, Bardamu va être confronté de nouveau à
l'ingratitude et à la méchanceté des hommes. Il va découvrir à quel point les hommes sont détestables. Cela ne fera que confirmer le sentiment général qu'il éprouve à l'égard de l'Humnaité,
cette immondice ! Il participe également à de nombreuses combines qui le font entrer encore plus dans la "nuit" c'est à dire la face noire de l'Humanité, son penchant diabolique.
Un des points d'orgue de ce roman est aussi l'amour qu'il décrit à travers la relation entre Robinson et Madelon. Qu'est-ce l'amour sinon une illusion, un ensemble de niaiseries et de sentiments
fats. Nous ne sommes que des corps voués à la pourriture qui nous efforçons à chaque minute de faire le mal autour de nous. Nous ne sommes capables que d'égocentrisme. Plus l'on vieillit, et plus
l'on se forge une carapace à l'épreuve de tout sentiment. Nous ne sommes plus capable de compassion pour qui que ce soit. Nous nous renfermons sur nous même, tellement les autres nous font
horreur. Et, c'est sur ce constat pessimiste que Bardamu arrive enfin au bout de "la nuit" : il a compris ce que sont les hommes. Mieux vaut être mysanthrope et ermite tout compte
fait !
Il est clair que les réflexions de Céline sont tout simplement géniales, d'autant plus qu'il les exprime en argot parisien et non dans la langue
de Proust. Cette crudité des mots apporte une certaine fraîcheur et une certaine audace au roman qui est appréciable. Mais, cet emploi de l'argot est aussi indigeste parfois. Céline a voulu
écrire en argot parisien, grand bien lui fasse (...et grand bien nous fasse d'ailleurs !). Il aurait cependant dû faire un choix clair quant au registre de sa langue. Argot parisien ou français
châtié, il faut choisir ! Céline passe très souvent de l'un à l'autre. Ainsi, Bardamu s'exprime, certes le plus clair de son temps, en titi parisien avec son lot d'expressions fort colorées et
formidablement provocantes, mais, parfois, Bardamu s'exprime également dans un français très châtié. Pour preuve, je vous laisse lire le passage qui suit (même s'il sent bon l'ironie et le
grotesque vis à vis du français BCBG !) :
"Peut-être, cher monsieur Baryton, osai-je toutefois encore l'interrompre, peut-être que ces sortes de vacances impromptues que vous vous disposez à prendre ne formeront-elles en définitive
qu'un épisode un peu romanesque, une bienvenue diversion, un entracte heureux, dans le cours un peu austère certes de votre carrière ? Peut-être qu'après avoir goûté d'une autre vie...Plus
agrémentée, moins banalement méthodique que celle que nous menons ici, peut-être nous reviendrez-nous, tout simplement, content de votre voyage, blasé des imprévus?...Vous reprendrez alors, tout
naturellement votre place à notre tête...Fier de vos acquis récents...Renouvelé en somme, et sans doute désormais tout à fait indulgent et consentant aux monotonies quotidiennes de notre
besogneuse routine...Vieilli enfin ! Si toutefois vous m'autorisez à m'exprimer ainsi monsieur Baryton ?" (Editions Gallimard, Folio n°28, pages 438-439)
La schizophrénie langagière de Bardamu est donc plutôt déplaisante...ou bien signe du génie de Céline qui sait faire
preuve de talent quelque soit le registre employé. Ce roman est une vraie exception de la littérature française. Un tel degré de reflexion associé à cette simplicité -et dans le même
temps à cette originalité- du langage courant donne à l'oeuvre, au final, une douce saveur malgré tout !
Bonne lecture !