A première vue, ce roman a un aspect historique. Il relate la vie d'Adolf Hitler, de son échec au concours d'entrée aux Beaux-Arts de Vienne à son suicide dans son
bunker à Berlin en passant par sa prise de pouvoir et la mise en place de son régime totalitaire, antisémite et xénophobe. E.E. Schmitt tente de reconstituer la jeunesse d'Hitler et
d'en tirer tous les éléments qui ont pu faire de cet homme le dictateur qui a tyrannisé le monde pendant près de 15 ans. Bien que ce travail de reconstitution se base sur des sources avérées par
des historiens spécialistes d'Hitler, l'écrivain s'adonne à l'invention de sentiments, de dialogues et de rencontres dont la véracité n'est pas prouvée. N'oublions pas que c'est un roman ! Il
n'en reste pas moins que le lecteur est troublé par cet adolescent, ce jeune homme qui n'a pas une vie d'apprenti dictateur ni de monstre. Hitler est un être humain. Il a tout simplement connu la
pauvreté, la misère et l'exclusion comme tant d'autres jeunes hommes de l'époque sauf que, lui, il avait un profond mal-être qui l'a éloigné durablement du monde des sentiments.
En paralèlle de la "vraie" vie d'Hitler, E. E. Schmitt se lance dans un récit uchronique dont le point de divergence est la réussite d'Hitler au concours d'entrée
aux Beaux-Arts de Vienne. S'en suit une carrière d'artiste pour le jeune Adolf qui s'ouvre alors au monde, aux sentiments. Il découvre la cause de son mal-être (grâce à une psychanalyse réalisée
par Freud en personne) et vit comme les jeunes hommes de son époque. Il n'est pas devenu le monstre qui a mis à feu et à sang le monde mais, au contraire, un bon père de famille qui réussit à se
faire un nom dans l'univers de l'Art. La deuxième guerre mondiale n'a pas eu lieu.
Un petit évènement peut radicalement changer une vie !
Outre les aspects historique et uchronique du roman, l'aspect philosophique est aussi à souligner. Ce roman ne se focalise pas uniquement sur Hitler comme
pourrait d'ailleurs le faire penser la traduction allemande du roman qui est Adolf H. Zwei Leben (Adolf H. Deux vies). E.E. Schmitt lui a, en
effet, donné une portée beaucoup plus générale. Il cherche à nous faire réfléchir à une grande problématique philosophique, celle du Bien et du Mal. De ce point de vue, le titre original La
part de l'autre est significatif. La thèse de l'écrivain est on ne peut plus claire : en chacun de nous, êtres humains comme l'était Hitler, sommeille un monstre que nous refoulons sans
cesse. Il suffit d'un échec, d'une forte déception ou d'un tout autre évènement qui nous marque pour faire immerger cette part de l'autre, cette part de monstre sans coeur que nous renfermons
tous au plus profond de notre être. Nous devons comprendre que personne n'est à l'abri de devenir un "Hitler" puisque nous sommes des hommes et qu'il ne tient qu'à nous que plus jamais ne
revienne un tel monstre. Ce roman est donc avant tout une invitation à une introspection. Déroutant.