Cela vous répugnerait-il que l'on vous conte l'histoire d'un journaliste râté qui n'a jamais connu l'amour et dont la seule envie au seuil de sa
quatre-vingt dixième année est de faire l'amour à une jeune femme vierge tout en sachant que cet homme, au cours de sa vie, n'a eu pour relations féminines que des relations sexuelles
éphémères avec des prostituées ?
C'est pourtant le thème pour le moins original de Mémoires de mes putains tristes de Garcia Marquez.
Le narrateur, ce journaliste nonagénaire, est un personnage atypique dans la littérature.
Son âge plus qu'avancé est la source de la répugnace que le lecteur voue à cet homme. Sa vie, passée dans le monde de la prostitution, est immorale et elle ne peut être que décriée très
sévèrement dans des cultures chrétiennes, en l'occurence ici très catholiques. On pourrait alors s'en remettre au proverbe latin : l'erreur est humaine, persévérer est diabolique... On pourrait
s'attendre à ce que ce vieil homme reconnaisse cette mauvaise vie qu'il a menée et qu'il implore le pardon divin... Et pourtant, au seuil de sa mort, il persite et va plus loin dans l'immoralité.
Il s'insurge contre la société dans laquelle il vit. Un homme de 90 ans qui veut s'envoyer en l'air avec une jeune fille vierge de 14 ans, peut-on trouver plus immoral dans ces sociétés
puritaines sud-américaines du début du XXème siècle ? Je ne le crois pas. Mais, la réussite du roman de Garcia Marquez est justement le fait que le lecteur ne se rend pas ou peu compte de l'âge
du narrateur. Ce dernier paraît jeune non seulement parce qu'il vit dans une société qui nous paraît lointaine et dépassée du point de vue du XXIème siècle mais aussi parce qu'il se
comporte comme un jeune homme. Il paraît plutôt avoir quarante ans voire vingt que quatre-vingt dix ans. C'est ce qui donne à cette histoire un aspect plus comique que répugnant.
L'histoire est simple. Pour trouver une jeune femme vierge, le nonagénaire s'en remet à Rosa Cabarcas, tenancière d'une maison close, qui lui trouve une jeune fille de quatorze ans qui se
prostitue afin d'advenir aux besoins de ces quatres jeunes frères cadets. Mais, notre journaliste est incapable de lui faire l'amour. Il tient juste à la regarder dénudée et à scruter chaque
détail de son corps. Et, au fur et à mesure de leurs nuits dans la maison close, il comprend qu'il connaît l'amour pour la première fois de sa vie. Pas besoin de rapport sexuel. Seulement
besoin de savoir qu'elle est là près de lui. Il pense à elle comme le ferait un jeune homme romantique d'une vingtaine d'année, il lui compte fleurette comme le font l'Octave de Musset
ou le Werther de Goethe ; voilà pourquoi il ne semble pas être aussi vieux que son âge ne le suggère !
Ce livre est avant tout un hommage à la vieillesse qui ne serait pas un "naufrage" comme l'a noté le Général de Gaulle au sujet de Pétain mais plutôt une période de la vie où l'on veut vivre
pleinement chaque moment tout comme le fait un jeune inconsciemment...
Le corps vieillit mais le coeur reste jeune. Voilà la morale de ces Mémoires.
C'est une lecture étonnante...