L'écrivain français Alain Robbe-Grillet est mort. Il était l'un des chefs de fil du Nouveau roman, un mouvement littéraire qui se développe dans les années 50-60
regroupant divers écrivains (Michel Butor, Claude Ollier, Nathalie Sarraute, Robert Pinget, Claude Simon, Marguerite Duras) publiés par les éditions de Minuit. Robbe-Grillet a d'ailleurs publié en 1963 un essai au titre évocateur : Pour un nouveau roman.
Biographie d'Alain Robbe-Grillet (cliquez sur la photo)
Quelles sont les caractéristiques littéraires qui réunissent les différents écrivains qui se réclament du Nouveau roman ?
Parler de Nouveau roman signifie que l'on rejette la forme traditionnelle du roman (celle du XIXème s.). Le Nouveau roman est donc avant tout un rejet du roman
balzacien. Ce dernier est né au début du XIXème siècle, période où la bourgeoisie triomphante promeut ses valeurs et où le Romantisme valorise le moi et fait l'éloge de l'individu. Le roman
balzacien est le récit de l'aventure d'un individu, d'un personnage, dont on connaît tous les traits (nom et prénom, parents, situation, portrait psychologique). Ce personnage a en effet
son propre caractère qui lui vaudra le jugement, l'amour, le mépris voire la haine du lecteur. Pour susciter chez le lecteur ces sentiments, ce personnage, bien qu'il soit un produit de
l'imagination de l'écrivain, doit se comporter comme un certain type d'êtres humains se comporteraient. En d'autres termes, ce personnage sert à décrypter la vie réelle. Ce personnage est
universel (car nombre de lecteurs se retrouvent (ou retrouvent une de leurs connaissance) en lui) malgré toutes ses particularités qui le rendent irremplaçable. Le meilleur exemple de cette
notion de personnage est l'oeuvre littéraire monumentale de Balzac dite la Comédie humaine qui nous présente près de 400 personnages dont certains sont l'objet de romans tout entiers (c'est
l'éloge de l'individu) comme par exemple Le père Goriot, La cousine Bette, le Colonel Chabert ou bien encore Eugénie Grandet.
Le Nouveau roman met avant deux notions qui permettent de dépasser ce roman balzacien.
Tout d'abord, il faut rappeler, qu'à l'inverse du roman traditionnel, le mouvement littéraire du Nouveau roman est le produit d'une époque qui voit s'imposer les
masses et qui doute de la nature humaine. C'est pourquoi le personnage subit les conséquences d'une mutation profonde des mentalités et des structures sociales. Il est souvent privé de nom et
parfois simplement réduit à une initiale. Dans le roman nouveau, le personnage est délaissé. L'objectif que se fixe l'écrivain n'est pas de forger un personnage qui deviendra modèle de tel ou
tel trait de caractère. Le culte de l'humain a fait place à une prise de conscience plus vaste et beaucoup moins anthropocentrée. Nous assistons à une désindividualisation du roman. Dans
cette perspective, il est bon de noter que Kafka est l'un des aspirateur de ce Nouveau roman. Si l'on étudie par exemple Le château, le personnage principal est réduit à l'initiale K.
dont on ne connaît ni la famille ni la situation ni le caractère.
L'autre notion chère au Nouveau roman est celle de fiction de l'intime. L'intrigue tout entière se trouve subordonnée à la conscience parcellaire d'un sujet. Nathalie Sarraute appelle cela les
tropismes. Selon elle, ces tropismes ( appelés aussi sous-conversation) sont ces « mouvements indéfinissables qui
glissent très rapidement aux limites de la conscience; ils sont à l'origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu'il est possible
de définir. Ils me paraissaient et me paraissent encore constituer la source secrète de notre existence. [...] Rien ne devait en distraire celle du lecteur : ni caractères des
personnages, ni intrigue romanesque à la faveur de laquelle, d'ordinaire, ces caractères se développent, ni sentiments connus et nommés. À ces mouvements qui existent chez tout le monde et
peuvent à tout moment se déployer chez n'importe qui, des personnages anonymes, à peine visibles, devaient servir de simple support. » (Le langage dans l'art du roman,
1970).
Le roman nouveau est donc une exploration de l'inconscient dans laquelle
le sujet (personnages, intrigue, situations) est dilué. Cette vision de l’écriture conduit à des textes qui mettent en valeur la présence des objets,
du temps et de l’espace, des obsessions, de la mémoire et leurs rapports avec l’auteur. Le roman devient ainsi une écriture dont l’objet est l’acte d’écrire, un acte qui vise finalement le
langage.
En guise de conclusion, citons Ricardou :"Le roman n'est plus l'écriture d'une aventure mais l'aventure d'une écriture".