Finalement, j’ai bien fait de ne pas y aller. Lorsque j’avais reçu une invitation me proposant de rencontrer le colonel Kadhafi pour parler culture dans les salons du Ritz, j’avais d’abord cru à une farce. Mais au fur et à mesure que son show parisien se précisait, j’ai commencé à la prendre au sérieux, d’autant que ses relations publiques pour l’occasion sont assurées par l’ OPA Organisation de la Presse Africaine), une agence de communication sise à Lausanne, spécialisée dans le redressement de l’image tordue des régimes pourris. Puisque la puissance invitante s’adressait en l’écrivain en moi, le refus fut évidemment immédiat. Pas question de se prêter à cette mascarade. Deviser sur l’état de la littérature avec, comment dire, ce personnage sous les lambris proustiens, quel cauchemar ! Quelle escroquerie surtout car il était bien évident que toute l’entreprise ne visait qu’à instrumentaliser les quelques “intellectuels français” que Kadhafi souhaitait rencontrer non pour les écouter (!), et moins encore pour dialoguer (!!) mais pour leur asséner ses pensées et susciter quelques images destinées à polir la sienne. Mais lundi soir, j’ai reçu chez moi un coup de fil d’une personne de l’agence en question :”On voulait juste vérifier si vous n’aviez pas changé d’avis à propos de la rencontre avec le Guide …”. Dans un premier temps, j’ai crû qu’il s’agissait d’une soirée pour la dernière édition du Guide du routard ou du lancement d’un Guide Gallimard. Puis, après un déclic, je dois avouer que le journaliste en moi a réfléchi. Non pour le scoop (rien à attendre de ce côté là) mais par pure curiosité : je me demandais qui allait oser se prêter à cette guignolade, et j’aurais voulu en être juste pour vous le raconter. Mais non, j’ai dit non car une voix intérieure, qui avait les accents de Proust en pleine fumigation, m’enjoignait de dire non. Aussi ce matin, me suis-je avidement jeté sur les gazettes tant je brûlais de savoir ce que j’avais raté.
La rencontre a donc eu lieu hier vers 17h. Un intellectuel nommé Roland Dumas, qui semble avoir eu autrefois un poste au Quai d’Orsay, a ouvert la séance en s’adressant au Guide :” Vous n’avez ici que des amis”. Déjà là, je me serais levé et j’aurais claqué la porte, ne fut-ce que pour protester contre un type qui parle à ma place et m’embarque publiquement à l’insu de mon plein gré. Il y avait une centaine d’invités parmi lesquels Edmond Jouve, professeur de Sciences politiques à Paris-V, qui a l’honneur de diriger la thèse universitaire d’Aïcha, fille du Guide; Dominique Baudis, le directeur de l’Institut du monde arabe, en service commandé; et des intellectuels arabes. D’après un intellectuel nommé Hervé de Charette, qui semble avoir eu lui aussi un poste autrefois au Quai d’Orsay, le Guide a déclaré:“Le Christ n’a pas été crucifié, c’est un homme qui lui ressemblait qui l’a été”. On dirait effectivement un début de roman. C’est tout ? Le reporter du Figaro a tout de même réussi à distinguer la présence d’un écrivain français dans la foule, Denis Tillinac, habitué du Château et des périples africains du temps où la Corrèze dirigeait la France.
Il semble que Kadhafi ait rapidement dévié vers la politique internationale, avant de revenir in fine aux préoccupations littéraires fixées par le programme, en l’occurrence une séance de dédicaces de ses romans et de ses recueils de poèmes, ainsi que des trois tomes du Livre vert et de ses nouvelles Escapade en enfer. On imagine la satisfaction de l’auteur comblé devant la file de ses lecteurs empressés. Le Parisiena résumé ça à “une rencontre au Ritz avec des diplomates”, ce qui est assez bien vu. Au fond, je n’ai rien raté. Il faut toujours écouter sa voix intérieure, surtout si elle parle comme Proust.