Elle s'appelle Ariane Deume. Elle est jeune et belle. Nièce d'une protestante rigoriste, elle est issue de la bonne société génevoise. Elle est mariée à Adrien Deume, cadre subalterne à la Société des Nations, dont les parents adoptifs, qui sont des personnes vulgaires, l'exaspèrent. N'aimant pas son mari, elle s'ennuie au domicile conjugal qu'elle a, en plus, le malheur de partager avec ses beaux-parents.
Il s'appelle Solal des Solal. Grand, aux cheveux mordorés qui ont la forme de serpents, il est jeune, beau, mystérieux et charmant à souhait. Il a un succès incroyable auprès des femmes. Fils d'un rabbin de l'île de Céphalonie (île grecque), il fait partie de la dernière communauté francophone de Grèce, dont Saltiel, son oncle qui le chérit, et Mangeclous, son cousin qui essaie de tirer profit en toute chose, en sont des figures éminentes. Doué d'une grande intelligence, Solal a su parvenir au poste de Sous-Secrétaire général de la Société des Nations.
A une soirée organisée par la SDN, Solal rencontre Ariane dont il tombe immédiatement amoureux. S'en suit un jeu de séduction. Tout d'abord, Solal se rend dans la chambre d'Ariane déguisé en vieux Juif sans dent, vêtu de guenilles. Il lui demande de partir avec lui. Apeurée par l'aspect répugnant de cet homme, elle refuse évidemment... Mais Solal ne se résigne pas. Il décide de faire partir en voyage diplomatique Adrien Deume, le mari, ainsi il profite de son absence pour séduire la belle Ariane. Cette séduction est relatée dans le paragraphe xxxv du livre. Solal met en avant sa virilité, sa force et sa beauté d'homme. Il lui reproche de ne l'aimer que pour son physique étant donné qu'elle a refusé de partir avec la vieux Juif... Selon lui, la possession d'une dentition parfaite est la clé d'un amour parfait ! Il lui joue aussi le traditionnel numéro du mâle dominant qui s'éprend d'une jeune femme ce qui, à ses yeux, n'est qu'une suite de "babouineries". Cette fois-ci, Ariane cède.
Les premiers temps de leur amour est une véritable passion. Ariane est "la Belle de son Seigneur". Mais, au fur et à mesure, l'ennui commence à s'installer. L'amour-passion ne dure pas malgré les efforts de Solal pour relançer cette passion. La platitude de la vie de couple s'installe inéxorablement et détruit la passion ainsi que toute forme de romantisme. C'est pourquoi ils en arrivent à une ultime étape qui rendra leur amour éternel.
Ce roman nous met en garde contre la passion amoureuse qui n'est qu'éphémère. Cela dit, je pense que nombreux sont celles et ceux qui voudraient connaître les quelques mois d'amour passionnel vécus par Ariane et Solal tellement les différents moments décrits dans le livre semblent être ataraxiques !
Par ailleurs, ce roman est une charge virulente contre le personnel diplomatique et la vie dans les bureaux. Ce thème est d'ailleurs l'objet de près de la moitié du livre. Albert Cohen, ancien membre du BIT, nous décrit cet univers à travers le personnage d'Adrien Deume qui ne veut qu'une chose : parvenir au plus hauts échelons pour satisfaire sa soif de reconnaissance en soignant ses rapports personnels avec (comprenez : en cirant les pompes de) ses chefs (dont Solal bien sûr fait partie intégrante) et ce, tout en travaillant le moins possible. La devise d'Adrien Deume semble, en effet, être "Moins j'en fais, mieux je me porte" !
Jamais roman n'a atteint un tel degré de perfection dans l'ordre de l'alliance de la beauté de l'amour et de la réalité des corps. La voix dit "je t'aime" mais la bouche rôte... Albert Cohen manie l'humour à la perfection. Le lecteur se situe à tout moment entre rire et envie, entre grotesque et admiration. Un diamant littéraire !
Bonne lecture de ce chef d'oeuvre de la littérature francophone ! (1109 pages en Folio...!)