Marguerite Yourcenar s'est lançée un grand défi, celui de rédiger les mémoires de l'Empereur romain Hadrien. Pour cela, il faut une capacité formidable d'adaptation aux schémas de pensée de l'époque d'Hadrien ainsi qu'une profonde connaissance des quelques textes qui nous renseignent sur la période "hadrienne"(IIème s. ap. JC). C'est un défi que Yourcenar a relevé avec brio. Tout dans ce roman, car il s'agit bien d'un roman (dans un décor fidèle de l'époque, Yourcenar rapporte des sentiments dont aucune preuve n'en démontre la véracité), est crédible. On a même, parfois, du mal à penser que ce roman a été écrit il y a un peu plus de cinquante ans tellement certains détails sont perturbants. Le meilleur exemple en est la tournure des phrases qui est exactement celle des phrases latines que je traduisais dans mon jeune temps (avec plaisir évidemment et F.D. le sait bien...) lors de mes cours de version latine. J'ai trouvé vraiment amusant de retrouver ces tournures très particulières. Mais, finissons-en avec les compliments pour se consacrer au contenu de ces mémoires. Quelles en sont les grandes lignes ?
Hadrien (76-138 ap. JC), le narrateur donc, rédige ses mémoires à l'attention de son successeur à la tête de l'Empire , Marc-Aurèle. Il rédige non pas les mémoires de l'Empereur Hadrien mais celles de l'homme prénommé Hadrien, qui a été non seulement Empereur mais aussi être humain.
Hadrien nous éclaire sur sa jeunesse ainsi que sur les conditions de son accession au trône. A son époque comme aujourd'hui d'ailleurs, ce n'est qu'une succession de coups bas...de la politique... Il nous confie également l'amour platonique qu'il existe entre lui et Plotine, la femme de l'Empereur Trajan, son prédecesseur.
La partie la plus intéressante de ces mémoires est celle de la vie d'Empereur d'Hadrien. Hadrien n'a poursuivit qu'un but : la paix. Il était un grand adeptes des arts et avant tout un grand admirateur d'Athènes. Evidemment, il ne semble n'avoir que des qualités...des mémoires sans mauvaise foi ne seraient pas des mémoires ! Mais, outre ses qualités, l'homme Hadrien nous dévoile sa passion pour les jeunes hommes, les éphèbes. Déjà, quand il était jeune, il s'était épris d'un soldat sur les frontières rhénanes. Mais, bien qu'il ait une femme, Sabine, (à laquelle il ne prête aucune attention), la vraie passion de sa vie sera dévouée à Antinoüs, un fort charmant jeune homme. Hadrien deviendra un pédéraste, (dans le sens hellène du terme) c'est à dire qu'il enseignera la vie à Antinoüs, il sera une sorte de précepteur pour Antinoüs, mais un précepteur qui a des liaisons intimes avec ce beau jeune homme... Cependant, cette liaison se terminera, en Egypte, par le suicide, à l'âge de vingt ans, d'Antinoüs. Les raisons de ce suicide sont peu claires. Il semblerait qu'Antinoüs se soit sacrifié pour Hadrien afin que ce dernier n'ait pas à subir des temps difficiles qu'une voyante lui aurait prédits. Hadrien sera fort affecté par ce suicide et il décidera de créer un culte d'Antinoüs afin que l'on ne l'oublie pas. Et, de nos jours, Antinoüs est loin d'être oublié puisqu'il est l'une des figures les plus représentées de l'antiquité romaine.
Un autre point m'a marqué : la réflexion sur le suicide. Hadrien, vieux, au seuil de la mort, veut se suicider. Il ne s'y résout pourtant pas arguant le respect à ceux qui nous aiment, à ceux qui pensent à nous, à ceux qui ne nous veulent que du bien. Se suicider, ce serait renier l'amour des membres de notre famille, celui de notre amant(e), celui de nos amis... Il ne faut donc pas être égoïste (lisez Emile Durkheim sur le sujet) mais bien comprendre que nous vivons dans un tissu social avec moult liaisons que nous ne pouvons pas couper sur un coup de tête pour notre simple plaisir. A méditer...
Ce livre, comme tout texte de l'Antiquité romaine, permet aussi une réflexion sur les puissances mondiales, de leurs apogées à leurs déclins. Au temps d'Hadrien, Rome dominait le monde connu, au sein duquel Athènes jouait un grand rôle (celui de capitale des Arts). Aujourd'hui, Rome et Athènes ne jouent plus aucun rôle sur la scène internationale. La nouvelle Rome s'appelle Washington, et Paris et Londres jouent le rôle de capitales de la vieille Europe, dépositrices des Arts. Qu'en sera-t-il dans deux mille ans ?
Un livre à lire de toute urgence, si ce n'est pas déjà fait !
