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Marcel Proust

Madame Bovary, Gustave Flaubert (1856)

Publié le 14 Février 2008 par thomas in Regards sur une oeuvre

Ils doivent  décidemment avoir raison.  Déjà, la lecture de Belle du Seigneur d'Albert Cohen nous mettait en garde contre l'amour absolu. Et, plus d'un siècle avant la parution de ce chef d'oeuvre de Cohen en paraissait un autre : Madame Bovary de Gustave Flaubert.

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"Son cou sortait d'un col blanc, rabattu. Ses cheveux, dont les deux bandeaux noirs semblaient chacun d'un seul morceau, tant ils étaient lisses, étaient séparés sur le milieu de la tête par une raie fine, qui s'enfonçait légèrement selon la courbe du crâne ; et, laissant voir à peine le bout de l'oreille, ils allaient se confondre par derrière en un chignon abondant, avec un mouvement ondé vers les tempes (...)"

Ce roman nous conte, comme l'indique le titre, l'histoire de Madame Bovary née Rouault. 
Jeune, Emma Rouault vécut, à Rouen, dans un couvent ; lieu d'émancipation. Etrange, non ? Nous penserions plutôt à un lieu d'enfermement ! Mais pas du tout en ce qui la concerne ! En effet, elle y lisait, en secret, tous les livres qui décrivent de grandes histoires d'amour, empreintes de romantisme tel que Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre. Et, le fait de se trouver "cloîtrer" ne lui permettait pas de  voir la réalité de l'amour.  Elle était ainsi enfermer dans son idéal d'amour absolu, ce qui la rendait tout simplement heureuse. Cependant, ce bonheur ne dura pas.Il lui fallut quitter le couvent, des rêves en tête. Tout ce qu'elle souhaitait, c'était connaître ce grand amour, vivre avec un homme romantique comme ses lectures passées l'y engageaient.
De retour dans la ferme familial, perdue en pleine campagne, ses rêves commençaient à pâtir de sa situation de paysanne. Où est Paris et son flot d'histoires plus romantiques les unes que les autres ? Loin. Très loin. C'est alors que survînt dans sa vie un évènement considérable. Un jeune docteur, Charles Bovary, vînt à la ferme pour soigner le père de la jeune femme. La jeune Rouault découvrît en lui l'âme soeur, sentiment qui fut réciproque. Emma l'aimait mais très vite après son mariage et son installation à Yonville, elle s'ennuyait et se rendait compte que Charles ne correspondait absolument pas à l'amant qu'elle s'était imaginé retouver en chaque homme qui avait une bonne situation. Charles, en effet, se contenter de vivre pragmatiquement, il ne rêvait jamais : il était prisonnier du monde réel. Quel déception pour cette jeune femme qui n'aspirait qu'à un amour romantique et absolu !
Ainsi, elle se laissa embarquer dans l'adultère, tout d'abord avec un jeune clerc d'Yonville, Léon Dupuis, puis avec Rodolphe Boulanger, un bourgeois libertin et enfin, de nouveau avec le jeune Léon. Elle espérait enfin sortir de la platitude de sa vie pour atteindre les sphères de l'Amour.
Certes, à chaque début de relation, elle connaissait enfin ce bonheur décrit dans les livres, d'autant plus amplifié qu'il s'agissait de relations adultères interdites par les moeurs, mais très vite, elle retombait dans un ennuie profond. Elle avait compris que l'Amour absolu ne durait pas et faisait vite place à une relation sans aucune consistance. Et, si vous ajoutez à cette désillusion sur l'Amour ses problèmes de créances qui vont en s'amplifiant tout au long du roman, vous comprendrez que la fin ne peut-être que tragique.


Le style de Flaubert est à rapprocher de celui de Balzac. Les deux aiment à décrire un personnage qui évoluent dans la société, avec des descriptions bien menées. Cependant, l'écriture de Flaubert est beaucoup plus fluide que celle de Balzac. Il arrive, en effet, que Balzac emploie des tournures fort compliquées là où Flaubert aurait employé une phrase courte, simple et pourtant rythmée. C'est un réel plaisir de lire Flaubert. Pour preuve, le passage qui suit est un petit bijou. Il s'agit de la description d'un rapport intime entre Léon et Emma dans un calèche. Juste avant, ils se sont rencontrés à la cathédrale de Rouen. Emma voulait remetttre une lettre de rupture à Léon. Mais, c'était sans compter sur une visite guidée inopinée faite par un religieux qui a exaspéré Léon... Je vous laisse savourer la délicatesse de la description :

- Où Monsieur va-t-il ? demanda le cocher.
- Où vous voudrez ! dit Léon poussant Emma dans la voiture
Et la lourde machine se mit en route.
Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon, le pont Neuf et s'arrêta court devant la statue de Pierre Corneille.
-Continuez ! fit une voix qui sortait de l'intérieur.
La voiture repartit et, se laissant, dès le carrefour Lafayette, emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer.
- Non, tout droit ! cria la même voix.
Le fiacre sortit des grilles, et bientôt, arrivé sur le Cours, trotta doucement, au milieu des grandes ormes. Le cocher s'essuiya le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au bord de l'eau, près du gazon.
Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de cailloux sec, et, longtemps, du côté d'Oyssel, au delà des îles.
Mais tout à coup, elle s'élança d'un bond à travers Quatremares, Sotteville, la Grande-Chaussée, la rue d'Elboeuf, et fit sa troisième halte devant le jardin des plantes.
- Marchez donc ! s'écria la voix plus furieusement.
Et, aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le pont, par la place du Champs-de-Mars et derrière les jardins de l'hôpital, où des vieillards en veste noires se promènent au soleil, le long d'une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le Mont-Riboudet jusqu'à la côte de Deville.
Elle revint ; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au mont Gargan, à la Rouge-Mare, et place du Gaillard-Bois ; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, devant la Douane, à la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes, et au Cimetière Monumental. De temps à autres, le cocher sur son siège jetait aux cabarets des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomotion poussait ces individus à ne vouloir point s'arrêter. Il essayait quelquefois, et aussitôt il entendait derrière lui partir des exclamations de colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant par-çi par-là, ne s'en souciant, démoralisé, et presque pleurant de soif, de fatigue et de tristesse.
Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ébahis devant cette chose si extraordinnaire en province, une voiture à stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu'un tombeau et ballottée comme un navire.
Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le soleil tardait le plus fort contre les vieilles lanternes argentées, une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des déchirures de papier, qui se dispersèrent au vent et s'abattirent plus loin, comme des papillons blancs, sur un champ de trèfles rouge tout en fleur.
Puis,vers six heures, la voiture s'arrêta dans une ruelle du quartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui marchait le voile baissé, sans détourner la tête.
(Gustave Flaubert, Madame Bovary, éd. LGF, collection Le livre de poche, 1999, p 371-373.)

Bonne lecture !
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