
Respecter la marge humaine. Voici les quatre mots qui résument le mieux Les racines du ciel de Romain
Gary.J´ai dénoncé, dans un précédent billet, l´atteinte qui est aujourd´hui faite à la dignité humaine, au nom du rendement maximal et du progrès, au sein de la grande distribution. Romain Gary, il y a plus de cinquante ans déjà, dénonce, avec ferveur, ces mêmes atteintes à la dignité humaine.
Son livre nous fait faire connaissance avec Morel, un Francais émigré au début des années cinquante au Tchad , alors colonie francaise, dont le but est de sauver les éléphants menacés par l´homme, qu´il soit braconnier ou riche homme d´affaire en mal de sensation forte.
Article Sauvons les éléphants ! rédigé par Hubert Reeves, paru dans le Monde Diplomatique d´août 2002 (cliquez sur l´image)Est-il mysanthrope ? C´est une question des plus délicates. Son mode de vie est clairement celui d´un mysanthrope tel qu´il est décrit au début du roman, c´est à dire un homme seul qui s´en prend à tous ceux qui ont porté atteinte aux éléphants. Il apparaît alors comme un ennemi de l´Humanité, comme un homme qui a abandonné ses congénères pour vivre seul, en paix, avec la nature. Mais, ne nous y trompons pas, Morel n´a absolument pas rejoint le camp de la Nature contre les humains. Bien au contraire, il incarne l´idéal du misanthrope. Le but ultime de Morel est de changer les comportements humains, non pas de les fuir. Il s´engage dans un combat qui l´oppose à la grande majorité des humains. Mais, il n´est pas seul (et donc ne peut être qualifié de mysanthrope) ; il s´entoure d´hommes et de femmes qui ont soit compris son but, soit cherchent à en profiter pour arriver à leur fin. Morel est aussi entouré par une incompréhension presque généralisé de tous les protagonistes du livre. Pour les uns, il est communiste, cherchant à formenter une guerre d´indépendance dans les colonies (le roman se situe aux prémisses de la Guerre Froide), pour les autres, il est fou.
Je ne peux m´empêcher de faire le portrait d´Orsini qui hait Morel. Selon lui, Morel est un fou, qui en veut à tous les hommes ; en tous cas, c´est ce qu´il prétend en société. Mais, au fond de lui, il jalouse Morel, un homme qui a des convictions profondes et qui veut redonner ses lettres de noblesse à l´espèce humaine. Orsini déteste tous ceux qui sont idéalistes, qui sont capables de porter un vrai combat dur parce que décrié par la masse, dont les issues sont incertaines quant à la victoire mais dont la cause est profondément juste et nécessaire. Orsini déteste ces "originaux" qui ont raison car il est trop faible et pas assez intelligent pour en être un. Je connais beaucoup d´Orsini notoires...
En public, tous les protoganistes se méprennent sur le but de Morel ou bien se moquent de lui car s´ils se mettaient de son côté au grand jour, ils seraient, à leur tour, moqués. Qu´il est doux d´appartenir à la majorité... Au fond d´eux-mêmes, à l´exemple d´Orsini, presque tous les personnages du roman ont compris le véritable objectif de Morel, un objectif qu´ils ne peuvent que partager.
Morel veut que les hommes repectent les élephants et, au-delà, tous les êtres vivants.
Les éléphants ne sont en effet qu´un symbole intimement lié au passé de Morel. Dans son dortoir du camp de travail forcé nazi, où Morel a été envoyé, pendant la deuxième guerre mondiale, pour terrorisme, c´est à dire acte de résistance, Morel pense aux éléphants en liberté. C´est un moyen de se sentir libre moralement que de penser à ces éléphants gambadant dans la savane. Penser aux éléphants, c´est penser à autre chose, sortir de ce lieu symbole de la dégradation de l´humain, de la vie. Penser aux éléphants, c´est survivre. (Sur ce point, ce roman peut être comparé avec Le joueur d´échecs de Stefan Zweig, roman dans lequel un prisonnier enfermé dans une cellule par les nazis cherchent à fuir sa condition en pensant à autre chose, en l´occurence en apprenant par coeur un manuel d´échecs.).
Morel cherche donc le respect de la vie, sous toutes ses formes. L´épisode le plus explicite est le souvenir de la préservation des hannetons dans le camp de travail nazi. Morel et ses amis voit tomber un hanneton sur le dos, tout de suite ils l´aident à se retourner. Cela devient leur raison de vivre au sein du camp : aider les hannetons à survivre en les retournant. Aider la vie dans un lieu, où l´homme perd sa liberté, se déshumanise voire meurt. Cette préservation des hannetons est justement là pour faire en sorte que ces prisonniers gardent ce qui nous rend tous fiers d´être humains et de vivre : notre dignité. C´est leurs victoires sur la barbarie nazie, indigne de l´Humanité. Dans cette perspective, Minna, jeune femme allemande, est un personnage intéressant. Elle est au côté de Morel car "il faut quelqu´un de Berlin avec lui". En effet, tandis que le gardien du camp nazi écrase les hannetons sauvés par les prisonniers, geste des plus symboliques qui met en exergue le perte de la dignité humaine au temps du IIIème Reich (les vies sont triées entre les forts et les faibles, ces derniers étant assassinés par les premiers), Mina, qui a connu le bombardement de Berlin, qui a été violée par les soldats est, elle, en quête de la dignité humaine.
La dignité humaine, c´est respecter tout ce qui vit.

