Londres, à la fin du XIXème siècle.
Jamais encore le peintre Basil Hallward n'avait eu une telle inspiration. Et pour cause, il est émerveillé par la grande beauté de son nouveau modèle, Dorian Gray. Fasciné par ce jeune homme,
Basil Hallward est tout à son oeuvre et a le sentiment de peindre son plus beau tableau. Ce qu'il avoue à son ami de toujours, Lord Henry.
Lord Henry, archétype du noble anglais à l'humour so british, est pour le moins déconcerté par cette frénésie artistique qu'a déclenché Dorian Gray chez son ami Basil. Il est curieux de
rencontrer le jeune Dorian et d'essayer de comprendre ce qu'il a de si spécial. Et, Lord Henry n'est pas déçu : Dorian Gray est le plus bel homme qu'il ait jamais vu. Cependant, il est surpris de
constater que Dorian ne sait pas qu'il est beau. Alors, Lord Henry va lui faire prendre conscience de son extraordinnaire beauté qui peut lui ouvrir toutes les portes et lui garantir tous les
plaisirs. "Un nouvel hédonisme, voilà ce dont notre siècle a besoin. Vous pourriez en être le symbole visible. Avec votre personnalité, il n'y a rien que vous ne puissiez
faire."
Quand Basil a terminé le portrait de Dorian, il le montre à son modèle. Ce moment est une véritabe révélation qui va changer le cours de la vie du beau Dorian. Il se
rend compte à quel point il est beau. Le narcissique Dorian aime sa beauté nouvellement révélée et ne voudrait jamais la perdre, c'est pourquoi, à partir de ce jour, Dorian émet un
voeux, celui de ne jamais vieillir tandis que son portrait, lui, vieillirait . "Je suis jaloux de tout ce dont la beauté ne meurt pas. Je suis jaloux du portrait que tu as peint de moi.
Pourquoi garderait-il ce que je dois perdre ? Chaque instant qui passe me prend quelque chose pour le lui donner. Oh ! Si seulement c'était le contraire ! Si le tableau pouvait changer
tandis que je resterais ce que je suis !"

Fidèle à l'enseignement de Lord Henry et à ses nouvelles résolutions, le jeune Dorian va vouloir profiter de sa jeunesse au grand désarroi de Basil qui aurait voulu que son ami Lord Henry ne
corrompe pas cette âme timide et naïve. Pourtant, timide et naïf, Dorian le restera, du moins au début, lors de sa première liaison sentimentale avec la jeune actrice
shakespearienne, Sybil Vane, qui se produit dans un théâtre miteux de l'East End. C'est un amour pur, candide, touchant. Dorian est subjugué par le jeu de Sybil Vane, le plus grand amour de
sa vie ou plutôt le premier amour de sa vie tout simplement comme aime à ironiser Lord Henry. Dorian ne peut passer un soir sans se rendre au théâtre et admirer Sybil, une jeune femme fragile,
douce et soumise...le fantasme de tout mâle dominateur... Par la force des choses, Dorian et Sybil décident de se marier. Sybil est dans tous ses états. Cependant, l'amour pour Dorian lui fait
perdre son jeu théâtral admirable. Elle devient donc une actrice médiocre ce qui déplaît fort à Dorian qui décide de la quitter. Elle finit par se suicider, elle, qui avait placé toutes ses
attentes en ce beau jeune homme. Dorian Gray s'est conduit comme le dernier des goujats. C'est alors qu'il remarque que l'expression de son visage s'est modifiée sur le portrait.
"L'expression paraissait différente. On eût cru qu'il y avait une ombre de cruauté dans la bouche. Eh oui, c'était bizarre." Son souhait est exaucé. Dorian est plus qu'heureux de
constater qu'il restera jeune toute sa vie et qu'il ne portera jamais sur son visage les stygmates de la vieillesse et de la mâturité.
Il décide de cacher ce secret de Jouvence et enferme le mystérieux portrait dans une salle d'étude abandonnée de son hôtel particulier. Personne ne doit savoir d'où il tire son éternelle
jeunesse. Personne.
S'en suit une vie seulement guidée par la recherche du plaisir. Il accumule les pêchés sans jamais se préoccuper des autres. Il agit sans scrupule ni remords. Il utilise le pouvoir que lui
confère sa beauté et sa jeunesse pour faire du mal à ses relations.
Plus il devient mauvais, plus son portrait s'enlaidit.
Un diable au visage d'ange.
Un jour, Basil Hallward rend visite à Dorian pour s'assurer que le beau jeune homme naïf qui l'a tant inspiré naguère n'est pas devenu l'homme immonde tant critiqué par de nombreux
membres de la haute-société londonienne. Alors, Dorian lui révèle son secret, ce après quoi il tue Basil. Il est prêt à tout pour défendre bec et ongle son secret et sa jeunesse.
Pour oublier ce meurtre, Dorian se rend au port de Londres pour fumer de l'opium. Là-bas, il est pris à partie par James Vane, le frère de feu Sybil Vane, qui veut venger le suicide de sa soeur.
Mais, comment Dorian, qui à l'apparence d'un jeune homme de vingt ans, peut-il être à l'origine d'un suicide qui a eu lieu il y a de cela dix-huit ans ? Dorian est sauvé par son
éternelle jeunesse. Cependant, ce n'est que partie remise. Lors d'un séjour dans son château, au cours d'une partie de chasse, Dorian Gray apprend que l'un des chasseurs a abattu par erreur
James Vane. Dorian Gray comprend qu'il est passé à deux doigts de la mort. Il décide de changer radicalement sa vie et de devenir bon.
C'est ainsi qu'il fait sa première bonne action. Il prend la décision de ne pas déflorer Hetty ,une jeune paysanne, pour ne point la déshonorer. Mais, cela ne suffit pas à racheter son âme. Son
portrait porte toujours plus les traces de la vanité et de la méchanceté. Dorian Gray en a assez de ce portrait qui porte la preuve de tous ses méfaits, c'est pourquoi il enfonce le couteau,
qui a servi à tuer Basil, dans ce tableau pour le détruire.
"Gisait à terre un vieillard en tenue de soirée, un couteau dans le coeur. Il était flétri, ridé, son visage était répugnant. Ce ne fut qu'en examinant ses bagues qu'ils le reconnurent."
Vous l'avez certainement compris, cette oeuvre est fantastique. Et, à
travers cette dimension fantastique, Oscar Wilde nous offre une belle réflexion sur la jeunesse, le beauté et la liberté.
Comme le note Basil Hallward quand il vient s'assurer que son ami Dorian n'est pas devenu un homme mauvais, il est impossible que Dorian ait commis des pêchés puisque son visage est toujours
jeune et parfait. Nul doute pour Basil que le visage porte les marques de nos mauvaises actions. Ainsi, aux yeux du monde, Dorian ne peut être qu'un homme bon vu sa beauté et sa grâce conservées
au fil des ans. Cela permet à Dorian de se comporter à sa guise étant donné que son visage ne portera jamais les traces de ses méfaits. Qu'il est bon de ne jamais vieillir et quel pouvoir cela
donne-t-il ! Dorian se sent libre au plus haut point. Il n'a jamais à craindre les conséquences de ses actions et les gens sont littéralement éblouis par son éternelle jeunesse.
Cette liberté semble être sans limite. Mais, trop de liberté tue la liberté. Dorian comprend qu'il a dépassé les bornes lorsqu'il réalise la gravité du meurtre de Basil Hallward et celle de
la menace de mort proférée par James Vane. Il prend conscience qu'il ne peut pas tout faire et qu'il ne peut pas agir ad vitam eternam sans impunité. Il en a assez de cette liberté, mais il
ne peut rien faire pour racheter sa conduite passée. ll a abusé de sa liberté. L'hédonisme, la quête perpétuelle du plaisir, n'est pas viable pour Oscar Wilde car il suppose une liberté absolue.
Or, on ne peut passer outre autrui. Impossible. Nous vivons en société et nous ne pouvons pas n'en faire qu'à nos têtes, et ce d'autant plus que tout le monde n'a pas la
chance d'être rentier comme Dorian Gray...
Et, jeune homme, jeune femme, prends garde aux apparences ! Beauté n'est pas synonyme de bonté, loin delà ! Sortons de cette croyance grecque... Oscar Wilde prend plaisir à se jouer de
l'association fallacieuse de ces deux termes. Pour preuve, il va jusqu'à faire dire à Lord Henry, au début du roman, que "seules les personnes qui manquent de profondeur ne jugent
pas d'après les apparences." ce qui, évidemment, est à l'opposé de son opinion. Cherche-t-il, par là, à se moquer de la noblesse londonnienne et de sa futilité? Peut-être...
Et pourtant, ce ne sont ni ces réflexions ni la dimension fantastique du roman que les lecteurs britanniques de la fin du XIXème siècle ont retenu.
A l'aspect fantastique, ils ont effectivement préféré (ou plutôt été choqué par...!) l'aspect immoral. Certes, Dorian ne recule devant aucune audace pour satisfaire son propre
désir au détriment du respect d'autrui. Il est un bon exemple de Don Juan qui semble éprouvé un malin plaisir à voir les autres détruits par son comportement odieux. Et puis, il fréquente les
troquets les plus miséreux de Londres pour consommer des stupéfiants en toute tranquilité... Il mène une vie de mauvais garçon. Mais, ce ne sont pas les seules explications à l'origine de la
polémique qui est née autour de la parution de ce livre dans la société anglaise bien-pensante de l'époque victorienne.
En effet, comment expliquer cette inspiration soudaine de Basil si ce n'est par le fait qu'il est attiré physiquement par le magnifique corps de Dorian ? Les relations entre les deux
hommes sont d'ailleurs ambiguës... Et, saviez-vous qu'il était courant, en ce temps-là, que le rôle des jeunes femmes, dans les pièces de Shakespeare, soit joué par...des hommes ? Sybil
Vane n'est autre qu'un jeune homme fort effiminé... L'homosexualité joue un rôle de premier plan dans ce roman. D'autres indices sont à noter. Lord Henry offre un miroir orné de Cupidons à Dorian
et l'invite en vacances à Alger, lieu de villégiature des homosexuels anglais... Et que dire d'Alan Campbell, cet homme que fait chanter Dorian Gray pour l'aider à faire disparaître le
corp de Basil ? Alan Campbell hait Dorian. Pourquoi cette haine viscérale ? Elle est certainement dû à un amour passé... Le récit du portrait de Dorian Gray a donc pour
arrière-plan l'homosexualité, sujet tabou mais cher à Oscar Wilde, étant lui-même homosexuel.
Ce livre a donc plusieurs dimensions : fantastique et immorale, ce à quoi on peut ajouter une dimension philosophique. Oscar Wilde nous expose sa théorie sur l'Art et sur la quête du Beau
que je vous laisse le soin de découvrir par vous-même.
Je vous le concède, certains passages sont des plus ennuyeux comme, par exemple, le passage qui décrit les passions successives de Dorian Gray pour les parfums, la musique, les tissus,
les bijoux (et caetera...) . Mais, dans sa globalité, ce roman est vraiment remarquable, ne serait-ce que pour sa description de la noblesse londonienne de l'époque victorienne ou encore
pour son approche de l'homosexualité et de la part sombre de Dorian Gray que l'on connaît peu mais que de nombreux évènements suggèrent.
Vous auriez bien tort de ne pas lire ce livre.
Bonne lecture !
Dublin - Statue d'Oscar Wilde (1854-1900)