Le stéréotype de la discussion de comptoir s’avère souvent être le reflet des prégujés véhiculés dans la société.
Dans le bistrot du petit village bourbonnais de M-les-M.
« Pierrot, un demi ! Dis donc, Jacquot, t’as t’y vu ce couple de pédés hollandais qui vient d’acheter le gîte. C’est y pas possible de voir des choses pareilles !
- Tu l’as dit, R’né ! C’est pas ben naturel ce genre d’union. Si Dieu a créé la femme, c’est pour jouir avec, point pour ne pas la toucher ! Quelle bande de couillons, ces pédés !
- Sais pas où on va mais on y va et droit dans le mur en plus !
- Pour sûr ! »
Que répondre face à un tel discours ? Ne cherchez plus ! Lisez tout simplement Corydon d’André Gide.
Le travail auquel se livre A. Gide dans cet essai est des plus délicats. Et il l’est d’autant plus qu’il l’a rédigé aux prémisses du XXème siècle. A travers quatre dialogues entre Corydon, homosexuel/pédéraste avoué et le narrateur, un farouche hétérosexuel, Gide - lui-même homosexuel - démonte les mythes liés à l’homosexualité : l’homosexualité serait , en effet, contre-nature et facteur de décadence selon la croyance populaire. Rien n’est moins sûr que de telles assertions.
André Gide met à bas ces préjugés en partant de l’étude de la nature, en l’occurrence ici des animaux. C’est ainsi que commence une histoire
naturelle qui, je l’avoue, m’a passionné du fait des douces réminiscences des cours de biologie deTertminale Scientifique que cela a fait ressurgir du fond de ma mémoire (Délicieuse madeleine de
Proust, quand tu nous tiens !).
Le chien est l’exemple que Gide utilise pour aiguiser sa théorie. Ainsi, selon le résultat de ses
recherches, le chien ne serait attiré par la chienne seulement lorsque celle-ci a ses règles c'est-à-dire une période d’à peu près un mois par an. En effet, durant ses règles, il émane de la
chienne une odeur qui attire les mâles à des kilomètres à la ronde. Mais, en dehors de la période des règles, les chiens ne se tournent plus vers la chienne. Ils s’adonnent alors à des jeux
« homosexuels ». Gide démontre que le chien n’est attiré vers la femelle que pour l’appel à la procréation. Pour prendre du plaisir, il se dirige vers d’autres mâles. L’homosexualité
serait donc naturelle.
Fort de ce constat, A. Gide en vient à l’espèce humaine. Contrairement
aux espèces animales, la femme ne dégage aucune odeur particulière. La femme esr désirable en permanence pour l’homme. Il advient alors à l’homme de faire un choix. S’en suit une concurrence
entre femmes. Il apparaît alors que la femme se pare de tous les artifices (vêtements, maquillage, parfum, et caetera) pour attirer l’homme. Mais, que se passerait-il si nous étions dans une
société de nudistes ? Je vous laisse savourer cette remarque du grand Darwin au sujet de la population tahitienne : « J’avoue que les femmes m’ont quelque peu déçu, elles sont
loins d’être aussi belles que les hommes (…) En résumé, il m’a semblé que les femmes, bien plus que les hommes, gagneraient beaucoup à porter quelques vêtements ». Une autre observation nous
éclaire sur l’hypothèse de Gide ; celle d’un anglais qui s’est épris d’un jeune castra (le prenant pour une femme) qui était paré des plus beaux artifices. Quelle
conclusion ? Seul les ornements sporadiques de la femme crée une attirance à son égard ; ornements auxquels s’ajoute d’ailleurs l’impératif
sociétal (présent dans tous les médias) qui enjoint l’homme à être avec la femme et vice versa. Nus, l’homme est plus beau que la femme et donc les hommes seront, tout naturellement, attirés par
cette beauté masculine (toute considération sentimentale et intellectuelle mises à part). D'ailleurs, ce résultat rejoint celui de Goethe, rapporté par le chancelier Müller : "Goethe nous exposa comme quoi cette aberration venait proprement de ceci que, d'après la pure règle esthétique, le corps de l'homme était
plus beau de beaucoup, et plus parfait et plus accompli que le corps de la femme. Un tel sentiment, une fois éveillé, oblique aisément vers le bestial. La pédérastie est vieille comme l'humanité
même ; on peut donc dire qu'elle repose sur la nature."
Puis, André Gide s’en prend à l’homosexualité comme facteur de décadence d’une société. Il nous rappelle les grandes périodes de la création humaine : la Grèce antique, la Renaissance par exemple. Qu’ont-elles en commun ? Une libération de l’homosexualité. L’homosexualité serait donc base de l’Art, base de la grandeur de l’Humanité. D’où il ressort la nécessité de l’homosexualité. Sans homosexuel, la société serait vouée à la décadence. A. Gide va même plus loin. Selon lui, les homosexuels comprennent mieux les femmes, les rassurent et donc ces dernières, se sentant dans un climat plus serein, vivent mieux. La perpétuation de l’espèce est donc assurée…
Ce résumé, qui ne se veut pas exhaustif, reprend les principaux arguments d’André Gide. Cependant, ils peuvent être critiqués. Quid de la femme homosexuelle ? Pourquoi existe-t-il des femmes homosexuelles ? Aucune réponse n’est apportée à cette question. On pourrait supposer que, pendant que les chiens se sodomisent, les chiennes, s’ennuyant, vont à la rencontre d’autres femelles … ! Ou bien la lesbienne ne fait qu’imiter l’homme … ! Si Gide arrive, avec brio, à montrer la caractère naturel de l’homosexualité entre mâles, il passe sous silence l’homosexualité féminine. Il est regrettable que ce livre accorde une place aussi subalterne à la femme. Peut-être l’époque ne se prêtait-elle pas à la reconnaissance de l’égalité des sexes. Il n’en demeure pas moins que cette absence du cas de la lesbienne rend fort caduque la théorie. Par ailleurs, en prouvant que l’homosexualité est naturelle, ne peut-on pas opposer l’argument selon lequel l’hétérosexualité serait une victoire de l’esprit sur le Nature. Le crime, naturel chez certains animaux, est réprimé par la morale, pourquoi pas l’homosexualité ? Enfin, A. Gide confond pédérastie, homosexualité et uranisme ce qui nuit beaucoup à la démonstration.
Malgré cela, cet essai met en avant des pistes intéressantes de recherche qui nous font nous interroger sur différents sujets tout en agrandissant l’étendue de nos connaissances aussi bien dans le monde scientifique que dans le domaine artistique : c’est en cela que ce livre est une vraie réussite.